
Je revois la scène, j’épluchais des asperges pour les faire à la vapeur et j’entends ça : 31K15.
C’était à la radio, le journaliste Guillaume Erner qui parlait de son passé dans la fringue et la confection. « 31K15, dit-il, c’était la marque de nos machines à coudre. »
Moi aussi, Guillaume ! moi aussi !
31K15, c’était la machine à coudre de ma mère. Elle l’appelait comme ça : ma trente-et-une K quinze. Elle y bossait jour et nuit à coudre des tabliers, des pyjamas, des musettes pour nourrir la famille très nombreuse que nous étions dans notre banlieue rouge. Un gars en moto, venu du Sentier, le quartier de la fringue dans Paris, apportait ces paquets de tissus découpés qu’il fallait coudre avec cette 31K15. D’un coup, c’est tout ça qui m’est revenu, l’enfance, la famille, la maman et jusque tard dans la nuit le bruit de sa 31K15 qui nous berçait.
Voilà ce que je dois à cet éminent journaliste, animateur de l’émission matinale de France Culture et « docteur en sociologie » selon le titre qui accompagne partout son nom.
Je lui dois le souvenir de la 31K15 mais, pour le reste, j’avoue être plus réservé, pour le dire avec nuance. Je dois surtout avouer que je l’écoute très peu depuis que ma petite-fille m’a fait découvrir l’application Merlin qui identifie les oiseaux d’après leur chant. Un bonheur, surtout le matin : pie bavarde, pinson des arbres, fauvette à tête noire. C’est gratuit et vous avez l’image. Parfois même, vous repérez le piaf en vrai dans un arbre autour de vous : grimpereau des jardins, troglodyte mignon, et ce rouge-gorge familier qui s’invite à picorer sans vergogne les miettes du petit-déjeuner.
Pour le reste, rappelons qu’il en va des éditocrates comme du pot-au-feu. Vous n’êtes pas obligé de tout avaler pour en connaître le goût, une cuillerée suffit. Et moi, cette cuillerée, ce fut en novembre dernier. Par un gris matin parisien sans oiseau, le docteur en sociologie Guillaume Erner recevait Francesca Albanese, rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967. Nous, nous l’avons reçue en avril dernier.
Le docteur en sociologie l’a présentée d’emblée comme « une voix pro-palestinienne majeure ». Francesca Albanese a vivement répliqué : « je ne suis pas du tout une voix pro-palestinienne. (…) Je suis pro-droits humains ».
Celui que La Revue des médias qualifie d’« amoureux de la complexité » n’a pas fait dans la nuance, plutôt dans l’interrogatoire que dans le contradictoire. Vous condamnez le Hamas ? Vous êtes antisémite ? Vous êtes une ennemie d’Israël ? C’était plutôt le commissariat que son habituelle conversation de salon : « vous avez pu donner l’impression, parfois, Francesca Albanese, que vous minimisiez l’antisémitisme. » Et le docteur en sociologie pousse encore le bouchon : « un certain nombre d’actes qui semblent évidemment relever de l’antisémitisme ne sont pas qualifiés comme tels par une partie de la gauche » [1].
Pour Guillaume Erner, pas de doute, Jean-Luc Mélenchon est antisémite tout comme ses partisans. Voilà qui annonçait l’énorme dérapage du docteur en sociologie ce 25 juin alors qu’il recevait Marine Le Pen dans son émission.
Rappelons comment, suite aux massacres du 7 octobre 2023 et aux représailles israéliennes contre Gaza, toute expression de soutien à la Palestine a été criminalisée ou officiellement interdite en France. La moindre critique de la politique israélienne fut dénoncée avec zèle par la plupart des acteurs médiatiques et politiques en vue, notamment à l’extrême droite qui a affirmé son soutien à Israël et à ses alliés en France dans ce que le philosophe Michel Feher nomme un « pacte de blanchiment réciproque ».
Le chapeau de l’antisémitisme allait passer de la tête du vieux Le Pen à celle de Mélenchon. Marine Le Pen et son parti se trouvaient blanchis de l’antisémitisme déboutonné de son père maintes fois condamné et, tout au contraire, Mélenchon comme une partie de la gauche devenaient « passionnément antisémites ».
Toute une vigilante meute de justiciers philosémites allaient traquer chaque fait et geste du leader de La France insoumise et de son entourage, accusés de chercher à séduire un électorat populaire et musulman, donc favorable à la cause palestinienne et donc antisémite.
Mais rien de probant, aucun procès possible. Les efforts pourtant ne manquaient pas. On resta dans l’à-peu-près, la rumeur et le ragot. D’autant que la politique israélienne rejetée par le monde entier devenait impossible à défendre. Des brutes fascistes étant au pouvoir avec l’approbation d’une majorité de l’opinion israélienne, de rares et courageux démocrates s’efforçant de tenir et de dire, malgré tout, comme un mince filet d’eau.
La diaspora juive des États-Unis rejetait Israël et se tournait vers les Palestiniens. Même inhibé par la peur du rayon paralysant de l’accusation d’antisémitisme, des langues se dénouaient. Ceux qui niaient le génocide se prenaient une veste de négationiste. Même l’académicien Alain Finkielkraut, vieux soutien inconditionnel, avouait avoir honte de ce que fait Israël.
Mais les plus vigilants vigilaient. Parmi eux, le docteur en sociologie Guillaume Erner. Mais voilà que dans son émission du 25 juin où il recevait Marine Le Pen, Guillaume a été pris le doigt dans le pot de confiture, et même toute la main, et même le gars tout entier. Et à cette heure on ne sait pas s’il pourra en ressortir, ni dans quel état.
Pour faire réagir son invitée, le docteur en sociologie lui a fait entendre un montage sonore « trouvé sur les réseaux sociaux », dit-il. Un montage venant d’un média en ligne, LEON. Montage qui amalgame grossièrement des phrases de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon afin de démontrer qu’ils disent la même chose. Grosse ficelle, grosse manipulation. LEON est un nouveau « média d’influence » en lien avec la chaîne israélienne i24NEWS connue pour sa proximité avec Nétanyahou et avec le CRIF en France.
Guillaume Erner peut-il l’ignorer ? Personne dans son équipe ne l’informe ? Aucun de ses assistants ne le met en garde contre ces montages indigents ?
Il pose ensuite une question à Marine Le Pen : « quand avez-vous décidé, Marine Le Pen, de rompre avec l’antisémitisme de votre père ? ». Guillaume lave plus blanc ! Colère des auditeurs, communiqués furieux des syndicats et des sociétés de journalistes de Radio France.
Guillaume Erner a présenté des excuses enregistrées.
Si ça ne suffit pas, en tant que confrères, nous lui suggérons de consacrer sa prochaine matinale à un très important rapport d’une commission de l’ONU publié ce 18 juin et repris à travers le monde au sujet du ciblage délibéré des enfants par l’armée israélienne dans la bande de Gaza et qui confirme qu’Israël commet un génocide à Gaza.
Guillaume Erner parviendra-t-il à sortir de son pot de confiture ?
Son équipe va faire comme si de rien n’était ?
Se faire virer de Radio France n’est pas forcément une catastrophe. Voyez Guillaume Meurice, viré de France Inter pour avoir évoqué Nétanyahou, « une sorte de nazi mais sans prépuce », et qui triomphe aujourd’hui avec toute sa bande sur NOVA.
Voyez Là-bas si j’y suis, viré de France Inter par Philippe Val en 2014, on est toujours là, toujours battant, grâce à nos fidèles AMG, abonnés modestes et géniaux.
Pourquoi le docteur en sociologie ne reprendrait pas le site LEON ? Reconstruire l’image d’Israël contre les antisémites du monde entier, c’est pour Guillaume Erner une urgence et un devoir. C’est sa mission.
Sinon, il lui reste la 31K15…

