Notre réponse au « manifeste » de Philippe Val dans « Le Parisien » du 22 avril

« Manifeste "contre le nouvel antisémitisme" » : délirant, provoquant, indigent

Le

Cet article est en accès libre grâce aux abonnés modestes et géniaux, mais…

…sans publicité ni actionnaires, Là-bas si j’y suis est uniquement financé par les abonnements. Sans les abonnés, il ne nous serait pas possible de réaliser des émissions et des reportages de qualité. C’est le prix de notre indépendance  : rejoignez-nous  !

Je m'abonne J'offre un abonnement

Délirant ? Provoquant ? Indigent ? On hésite à la lecture du «  manifeste "contre le nouvel antisémitisme" » signé Philippe Val dans Le Parisien du 22 avril [1].

En France, aujourd’hui, selon ce penseur, les Juifs subissent « une épuration ethnique à bas bruit ». Si nous le comprenons bien, la France sera bientôt « Judenfrei », c’est-a-dire « nettoyée de ses Juifs » ? Et qui sont les nazis d’aujourd’hui ? Oui, les musulmans et les gauchistes, vous le saviez déjà, c’est le même disque rayé depuis 20 ans. Ils sont quelques-uns à enfoncer le même clou avec le même marteau depuis des années, en se tapant sur les doigts entre eux de temps à autre. Ils n’ont pas pour but de lutter contre le racisme et l’antisémitisme, les drames qui se succèdent sont pour eux autant de moyens de stigmatiser ceux qu’ils n’aiment pas, « les musulmans-pas-tous-bien-sûr » et « les gauchistes-presque-tous-hélas », ceux-là qui agissent « à bas bruit », c’est-à-dire dans la lâcheté et le silence de tous.

Bof, on se rassure, on retrouve cette vieille droite qui a simplement remplacé le « judéo-bolchévique » d’hier par « l’islamo-gauchiste » d’aujourd’hui. On se dit que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». Sauf que cette fois, cette insignifiance est soutenue par 300 « personnalités » qui ont signé ce manifeste, et un livre sort sur ce sujet dans la semaine. Bien sûr, on se demande quelle valeur donner à ces signatures. Comment ont-elles été obtenues ? On vous appelle pour vous demander de signer un manifeste contre l’antisémitisme, comment dire non ? Combien auront lu le texte avant de signer ? Chacun pourra ensuite venir dire qu’il n’approuvait pas tout, bien sûr, mais c’est la loi du genre, que voulez-vous. Alors un coup de pub pour la sortie d’un livre ? Possible. Aujourd’hui, la com’ ne recule devant rien. La lutte contre le racisme et contre l’antisémitisme exige un autre combat, il est en cours depuis longtemps. Il faut en priorité déjouer et dénoncer ces démagogues qui instrumentalisent les peurs et les souffrances et qui exploitent les traumatismes profonds qui hantent toujours la mémoire des peuples. Il faut d’abord des informations claires, des études cohérentes, des analyses articulées mais surtout, avant tout, il faut des pédagogies fraternelles.

Daniel Mermet

Voici un texte de Dominique Vidal qui a réagi rapidement contre ce consternant « manifeste » :

Dominique Vidal : « Contre l’antisémitisme, avec détermination et sang-froid »

Je partage avec les signataires du Manifeste des 300 une seule conviction : la lutte contre l’antisémitisme constitue un impératif moral et politique majeur, dans une société encore rongée par toutes les formes de racisme. Il en va de l’avenir de la démocratie et donc de la République. Mais je ne suis d’accord, ni avec leur analyse du phénomène, ni avec leur démarche pour le combattre.

Et pour cause : ils ignorent complètement les indications que nous donne, depuis des années, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), avec laquelle, je le rappelle, les institutions et organismes communautaires juifs collaborent pourtant étroitement. Le « Rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », que la Commission publie chaque année, met à la fois à notre disposition un état de l’opinion et une évaluation des violences perpétrées [2].

Quelles leçons se dégagent du travail des sondeurs, des sociologues et du ministère de l’Intérieur ?

- Que l’idéologie antisémite n’a cessé de reculer parmi nos concitoyens depuis la Seconde Guerre mondiale, au point d’y devenir marginale : 89 % d’entre eux considèrent les Juifs comme « des Français comme les autres », soit une proportion supérieure de 8 points à celle observée pour les musulmans et de 30 points comparée à celle des Roms ;

- Qu’en revanche, les préjugés antisémites, bien qu’en diminution, restent influents, si bien que 35 % des Français pensent encore que « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent », 40 % que, « pour les Juifs français, Israël compte plus que la France » ou 22 % que «  les Juifs ont trop de pouvoir » ;

- Que les violences anti-juives, après un pic au début du siècle, ont connu depuis une décrue progressive, confirmée en 2017. Les violences antimusulmans, elles, ont culminé en 2015, alimentées par l’horreur des attentats terroristes, mais reflué elles aussi depuis. Rapportés au nombre de personnes concernées, les chiffres montrent que les Juifs constituent la principale cible des actes racistes, par ailleurs moins nombreux mais plus violents ;

- Que, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, des Juifs ont été assassinés, en tant que tels – indépendamment des attentats terroristes comme ceux de la synagogue de la rue Copernic ou de la rue des Rosiers. Si, certains de ces meurtres sont indiscutablement antisémites, comme ceux de Mohammed Merah ou d’Amedy Coulibaly, d’autres imbriquent haine des Juifs, motivations crapuleuses, voire signes de maladie mentale ;

- Que cet antisémitisme – idéologie, préjugés, violences – est le fait de groupes divers. S’il reste caractéristique de l’extrême droite, y compris du Front national dont la « dédiabolisation » n’a pas éradiqué le vieux racisme anti-juif et le négationnisme, cet antisémitisme s’est aussi développé parmi les enfants de l’immigration. Mais une sociologue comme Nonna Mayer met en garde contre le concept de « nouvel antisémitisme », inspiré des thèses de Pierre-André Taguieff qui, écrit-elle, « voit un antisémitisme masqué derrière la critique d’Israël et du sionisme, au nom de l’antiracisme et des droits de l’homme, et porté tant par l’islamisme radical que par les idéologies tiers-mondistes d’extrême gauche » [3].

Ces analyses, on en conviendra, tranchent avec le simplisme et l’alarmisme du Manifeste de Philippe Val. Tout ce qui est excessif ne compte pas, disait Talleyrand : comment peut-on parler, à propos des Juifs français, de « terreur » ou d’« épuration ethnique »  ? Mais surtout les pistes que suggèrent les signataires sont de fausses pistes, le plus souvent dangereuses :

- Faire du seul islam radical la cause de la violence antijuive, c’est ignorer une partie importante du phénomène. D’abord parce que, je l’ai rappelé, l’antisémitisme de l’extrême droite reste vivace et souvent violent. Ensuite parce que, même parmi les jeunes de banlieue, la violence – comme d’ailleurs le djihadisme – n’a pas qu’une dimension idéologique ou religieuse : elle s’enracine aussi, n’en déplaise aux signataires, dans la désespérance sociale, elle-même produite par les discriminations économiques, sociales et ethniques qui les frappent dans notre société. Autrement dit, la vigilance et la répression nécessaires doivent aller de pair avec des efforts d’intégration considérables. Pour que la République se réconcilie avec sa jeunesse, y compris immigrée.

- Dénoncer « l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » (sic), c’est tout simplement infâme. Mais d’où sort ce fantasme d’une extrême gauche antisémite en France aujourd‘hui ? De qui parle-t-on ? Des communistes ? Des insoumis ? Des écologistes ? Des trotskistes ? Des chrétiens de gauche ? Aucun de ces partis, groupes ou mouvements n’a jamais flirté, de près ou de loin, avec la haine des Juifs ! Au contraire, c’est de ce côté-là que les Juifs ont trouvé, à l’heure du plus grand péril, leurs défenseurs les plus héroïques. Faut-il rappeler qu’en France, contrairement à la plupart des autres pays occupés, la solidarité populaire, des communistes aux gaullistes en passant par les chrétiens, a permis à près de quatre cinquièmes des Juifs d’échapper au génocide ?

- Infâme, cette affirmation relève aussi de l’analphabétisme historique. L’antisémitisme est un délit, poursuivi à juste titre, comme toutes les formes de racisme, par les lois, anciennes et récentes, de la République. L’antisionisme, lui, est une opinion, selon laquelle Theodor Herzl a eu tort de considérer les Juifs comme inassimilables et de prôner en conséquence leur rassemblement dans un État qui leur soit propre. L’immense majorité des Juifs, jusqu’en 1939, s’est opposée au projet sioniste : à cette date, la communauté juive de Palestine ne représente que 2,5 % de la population juive mondiale. Après le génocide nazi, des centaines de milliers de survivants, qui ne savaient pas où aller, faute de visas américains, ont choisi de rebâtir leur vie en Israël. Il en ira de même pour les Juifs des pays arabes, puis pour les Juifs soviétiques, venus par nécessité plus que par choix sioniste. Et, malgré ces vagues d’immigration, la majorité des Juifs vivent ailleurs qu’en Israël, et ils s’intègrent si bien en Amérique et en Europe que la majorité d’entre eux y concluent des mariages « mixtes ». En quoi ces rappels historiques relèveraient-ils de l’antisémitisme ?

- Avec la conclusion du Manifeste, on sombre dans l’absurdité pure et simple. Les signataires demandent que « les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime ». J’avoue avoir du mal à imaginer que tant de personnalités ignorent un fait simple : si l’Église catholique a pu renoncer dans son discours à la dénonciation des Juifs comme un « peuple déicide », responsable de siècles de massacres en Europe, c’est qu’elle s’organise autour d’une structure hiérarchique, avec un clergé, un pape et des conciles. Tel n’est pas le cas de l’Islam, qui ne dispose pas d’« autorités théologiques » à même de modifier des versets du Coran. Il en va d’ailleurs de même du judaïsme, où personne n’est en droit de censurer les commentaires du Talmud contre les goyim et encore moins les nombreux appels au génocide que contient l’Ancien Testament – et que pourtant des dirigeants, religieux et politiques, invoquent pour justifier le sort fait aux Palestiniens. Si les Livres saints étaient amendables, ça se saurait !

- Voilà, pour conclure, le grand absent du « Manifeste » : le conflit israélo-palestinien. Cette lâcheté, sans doute nécessaire pour bricoler un groupe aussi hétéroclite, est absurde. Qui osera le nier ? Les massacres de ces dernières semaines contre les manifestations de Gaza, justifiés par une partie des signataires, provoquent par exemple plus d’antisémitisme que tous les versets dénoncés du Coran. De quand date la dernière explosion de violences contre les Juifs dans notre pays, sinon de la Seconde Intifada et de sa répression brutale ? Et la droite et l’extrême droite israéliennes nous annoncent bien pire, avec l’annexion annoncée de la Cisjordanie, l’enterrement de la solution des deux États et la perspective d’un seul État où les Palestiniens annexés avec leur terre n’auraient pas le droit de vote… La paix au Proche-Orient ne fera pas disparaître miraculeusement l’antisémitisme, mais elle y contribuera décisivement : raison de plus pour s’engager sur ce chemin.

Un dernier mot : hiérarchiser les racismes, c’est tomber dans le racisme. Et hiérarchiser le combat contre le racisme, c’est le saboter. Cette lutte indispensable, nous la remporterons ensemble ou jamais. Avec détermination et sang-froid.

Dominique Vidal

Une occasion pour (re)voir l’entretien de Daniel Mermet avec Dominique Vidal en février dernier, lors de la parution de son ouvrage Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, 2018, éditions Libertalia :

Dominique Vidal : « L'immense majorité des Juifs jusqu'à la Seconde Guerre mondiale était antisioniste »
par Là-bas si j'y suis
journaliste : Daniel Mermet
réalisation : Jonathan Duong
montage : Cécile Frey
son : Jérôme Chelius et Alexandre Lambert

L’Union Juive Française pour la Paix a également publié un communiqué [4] :

UJFP : « Le manifeste de la haine islamophobe »

Un manifeste « contre le nouvel antisémitisme » écrit par Philippe Val a été signé par 300 personnalités.

Vous avez dit antiracistes ?

Qui sont ces éminents antiracistes qui nous viennent en aide ? Il y a Manuel Valls, qui expliquait en septembre 2013 que « les Roms ont vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie [5] ». Il y a Nicolas Sarkozy qui a passé son quinquennat à pourchasser les sans-papiers et dont un ministre déclarait à propos des Arabes : « quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a plusieurs que ça peut poser des problèmes » [6]. Il y a Laurent Wauquiez qui fait du copier-coller de Marine Le Pen sur l’immigration. Il y a Alain Finkielkraut qui déclarait sur l’équipe de France de football : « elle n’est pas black-blanc-beur, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l’Europe » [7].

On pourrait continuer longtemps cet inventaire à la Prévert. Bien sûr, ces braves gens vont s’étrangler si on parle de racisme d’État ou de racisme structurel encouragé par l’État, par les administrations, par la politique de ségrégation territoriale…

L’antisémitisme en France

L’antisémitisme, c’est notre histoire intime. L’attribuer aux musulmans est une contre-vérité meurtrière. Pétain, Laval et les auteurs de la rafle du Vél’d’Hiv n’étaient pas musulmans. En cette période, ils disaient des Juifs ce qu’aujourd’hui certains disent des immigrés : « inassimilables », « n’ont pas vocation à vivre en France ». Prenez ce qu’on dit aujourd’hui des Noirs, des Roms, des Arabes et des musulmans et mettez à la place le mot « Juif ». Vous avez les discours des années 30 et on sait où cela a mené.

Simplisme et contrevérités

Quand on parle de racisme, on ne parle pas comme au café du commerce, à moins de vouloir faire des simplifications populistes comme le Front National. D’où sortent ces chiffres abracadabrantesques : « les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans. 10 % des citoyens juifs d’Ile-de-France - c’est-à-dire environ 50 000 personnes - ont récemment été contraints de déménager » [8] ? Nos statisticiens amateurs ont sûrement fait des recherches sur les violences subies par ceux qui habitent dans ce qu’ils appellent avec mépris « les quartiers ».

Le texte parle de la « radicalisation islamiste ». Nous y voilà. Toutes les études sur les auteurs d’attentats antisémites ou sur ceux qui sont partis en Irak ou en Syrie montrent que le cheminement a été majoritairement un passage par la délinquance et la prison puis la découverte d’un discours « radical ».

Épuration ethnique ?

On pourrait croire que les signataires de ce texte parlent du nettoyage ethnique de 1948 contre les Palestiniens, cause d’une guerre coloniale qui dure depuis des décennies. Eh bien non ! Ces gens confondent sciemment antisionisme et antisémitisme. Ils essaient de faire croire que tous ceux qui critiquent Israël, à commencer bien sûr par la « gauche radicale » et les « musulmans », sont des antisémites.

La guerre du bien contre le mal

Les signataires de ce texte s’inscrivent dans la logique du discours de Georges W. Bush contre « l’axe du mal » en 2002. Le mal pour eux, c’est bien sûr l’islam. Pas tout l’islam, pas le roi d’Arabie Saoudite. Ce régime féodal et patriarcal est dans le camp du « bien ». L’ennemi, c’est le musulman des quartiers.

L’islam, voilà l’ennemi

Nos signataires veulent expurger les textes religieux coraniques de propos inacceptables. Pourquoi ne demandent-ils pas aussi aux chrétiens de retirer des Évangiles le texte qui dit que les Juifs demandent aux Romains de tuer Jésus ? Nous autres, Juifs, pouvons leur proposer d’en profiter pour nettoyer certains textes de la Torah repris par les colons passés depuis longtemps aux « travaux pratiques » sur le terrain de la Palestine : « annihilez les Amalécites du début jusqu’à la fin. Tuez-les, et dépouillez-les de toutes leurs possessions. Ne leur montrez aucune pitié. Tuez sans arrêt, l’un après l’autre. Ne laissez aucun enfant, aucune plante, aucun arbre. Tuez leur bétail, des chameaux aux ânes ». Ils vont sûrement exiger qu’on cesse d’assimiler les Palestiniens aux Amalécites.

Vivre ensemble dans l’égalité des droits. C’est la seule issue non barbare, en France comme au Proche-Orient. Nous refusons la division, la stigmatisation, le racisme sous toutes ses formes. Et nous serons toujours au côté des victimes de ce racisme.

Le Bureau national de l’UJFP, le 24 avril 2018

Le Monde a publié une tribune de Farid Laroussi, professeur de lettres à l’université de la Colombie-Britannique à Vancouver, Canada [9] :

Farid Laroussi : « L’appel des 300 "contre le nouvel antisémitisme" "ridiculise la cause qu’il prétend défendre" »

Ils partirent trois cents, et par un prompt renfort des médias, ils n’arrivèrent à pas grand-chose. À la lecture de ce document diffusé par Le Parisien, puis relayé par les médias, on éprouve un immense sentiment de gâchis. Non seulement les arguments sont boiteux, telle une réflexion de l’ignorance profonde de l’islam dans ses principes mêmes, mais la mauvaise foi qui surnage révèle à quel point ce manifeste, plutôt que d’être une invitation au dialogue, a été composé à charge.

Si vous désirez parler de « cause nationale » et y ajouter que « la démocratie est en faillite », alors peut-être qu’il faudra s’armer d’idées plus solides, moins paternalistes aussi, que celles qui tendent à faire croire que les musulmans seraient en train de faire de la France un autre pays. Une telle abjection intellectuelle est non seulement inexacte, elle dissimule en vérité l’idéologie de l’islamophobie ambiante qui n’a eu de cesse depuis ces trente dernières années de provoquer et de déchirer la matière même de la nation, en jouant, par exemple, une communauté contre une autre, comme c’est le cas ici.

Le plus inquiétant dans ce document est cette espèce de canonisation de l’antisémitisme que l’on jette là sur la place publique et qui exclut toute discussion. Que nous sert-on par procuration ? De grandes déclarations (« lente épuration ») pour effrayer le bourgeois, la vision réductrice de la condition postcoloniale, une laïcité dévoyée qui stigmatise le même groupe de Français, ou bien un discours sur la violence qui fait fi de la violence socio-économique.

Alors qu’on aurait pu saisir l’occasion d’entamer un débat sur le mécanisme cumulatif de la violence sociale et politique dans la France d’aujourd’hui, ce manifeste sombre dans les platitudes rassurantes de l’entre-soi où des politiques se mêlent à des artistes, et pour faire bonne mesure les imams de service en défaut de crédibilité et de respect au sein de leur communauté.

En bout de course existentielle

Les auteurs vont jusqu’à annoncer qu’ils « attendent de l’islam de France qu’il ouvre la voie ». Bonne idée. Mais où sont-ils les musulmans qui auraient droit de cité, dont les médias ne censurent pas la parole ? Pour quelle raison ne voit-on jamais les Français de confession musulmane, éduqués, intégrés qui témoigneraient de manière apaisée de leur foi et leur fierté citoyenne ? Pourquoi toujours ces mêmes reportages anxiogènes sur les quartiers difficiles » ? La foudre est tombée en 2005 dans ces cités et personne ne semble s’en être aperçu.

Personne n’a donc compris que ces jeunes qui foncent tête baissée dans le radicalisme islamiste n’ont d’autre identité d’échange, qu’ils sont en bout de course existentielle ? Leur pratique religieuse est un figement dérisoire, un objet exportable aussi qui contredit tout dans l’islam. Ils ne sont pas antimodernes ou anti-Occident, ils sont aliénés et réduits à soutenir l’insoutenable.

Laisser entendre que les musulmans de France sont complices du terrorisme par leur silence est une proposition ignoble et fallacieuse. D’abord, pour ceux qui sont friands de décomptes par communautés, plus de musulmans que de juifs sont morts dans les actes récents (trente tués dans le seul attentat de Nice). Ensuite, les musulmans ont à chaque fois publiquement serré les coudes auprès de leurs concitoyens. Il n’y a pas de douleur à géométrie variable.

Le manifeste se conclut sur une injonction lancée aux théologiens musulmans pour qu’ils « frappent d’obsolescence des versets du Coran ». Comme si l’insulte n’était pas complète, faut-il donc y ajouter l’ignorance ? La ficelle est suffisamment grosse pour que d’autres y aient déjà eu recours, comme dans The Guardian (19 février 2015), avec le même dessein qui frôle l’imposture intellectuelle.

Le Coran ne contient pas d’antisémitisme

Le noble Coran n’est pas le journal officiel du gouvernement de Vichy, il ne contient pas d’antisémitisme sous quelque forme. Le Coran fait la distinction entre « juifs » et « enfants d’Israël » ; ces derniers étant les témoins du temps de la révélation divine faite à Moïse, ceux qui littéralement entrent en alliance avec Dieu.

Le terme « juifs », lui, fait référence à ceux qui vivaient à Médine du temps du prophète Mohammed, et qui étaient les seuls représentants du monothéisme avant l’avènement de l’islam. Dans le Coran, Dieu s’adresse à tous, et les hypocrites et les transgresseurs sont logés à la même enseigne, qu’ils soient juifs ou de la tribu arabe des Koreish qui persécutaient le prophète et ses compagnons.

Rappelons que, dans la Torah (Exode, 31 : 14), la punition pour ceux qui ne respectent pas le sabbat est la mort, c’est un peu plus radical que des avanies, semble-t-il. Enfin, et pour faire taire ce non-sens de l’antisémitisme coranique, il faut quand même redire que 90 % des prophètes qui apparaissent dans le texte, Moïse à lui seul plus de cent soixante-dix fois, sont juifs. Tout musulman les aime et les respecte. Les prénoms Jacob, David, Moïse, Joseph, ou Jésus, dans leur version arabisée, sont monnaie courante dans le monde musulman.

Continuer à parler d’antisémitisme dans l’islam, tout en stigmatisant les musulmans de France, est à l’image de ce petit prétoire qui souhaiterait continuer à contrôler la parole et la pensée. Ce manifeste des 300 ridiculise la cause qu’il prétend défendre. Que des citoyens soient assassinés pour leur identité ethnique ou religieuse est révoltant et cela n’a sa place dans aucune société dite civilisée. En rejeter le crime sur toute une communauté, et par extension sur une religion, relève de l’idéologie, à égale distance entre le racisme qu’elle pense dénoncer et un nationalisme qui, quelle que soit la forme dont il s’accoutre, demeure une faute morale.

L’heure est à l’alliance, pas à plus d’extrémisme.

Farid Laroussi

C'est vous qui le dites…Vos messages choisis par l'équipe

Les bouquins de LÀ-BASLire délivre

  • Voir

    La bibliothèque de LÀ-BAS. Des perles, des classiques, des découvertes, des outils, des bombes, des raretés, des bouquins soigneusement choisis par l’équipe. Lire délivre...

    Vos avis et conseils sont bienvenus !

Les Rendez-vous des Repaires

  • Laurent et Oliv’, deux beaux perdreaux matures rebelles, en manque de "repaires" dans leurs Yvelines verdoyantes, se lancent dans la crétaion d’un repaire. Pour ce faire on vous propose un premier rendez-vous pour faire connaissance, l’état des lieux et des envies de cette nouvelle aventure, ça ce (...)

  • Café repère du 20ème ! En général, pas de thème défini, chacun vient avec ses propositions et l’envie d’échanger et de partager. Pour celles et ceux qui le souhaitent la soirée se prolonge autour d’une bonne table !

Dernières publis

  • Avec Hélène Richard du Monde diplomatique Quand les États-Unis s’ingéraient dans les élections russes Accès libre

    -

    Écouter

    « Brexit : la Russie aussi y a mis le doigt, révèlent les grandes oreilles britanniques » (Libération, 15 novembre 2017). « Madrid dénonce une ingérence de la Russie en Catalogne » (Le Monde, 16 novembre 2017). « "Gilets jaunes" : La Russie accusée d’envenimer la situation » (Les Échos, 09 décembre 2018). « Comment les Russes ont espionné l’équipe Clinton, et chamboulé la présidentielle américaine » (Ouest France, 13 juillet 2018). « La menace d’une ingérence russe plane-t-elle sur les élections européennes ? » (France Culture, 22 mars 2019). À force d’être obnubilé par le spectre russe qui hante l’Europe, on oublie un peu vite que les champions du monde de l’ingérence sont les États-Unis.

  • Un hommage à André-François BARBE Connaissez-vous Barbe ? Abonnés

    -

    Lire

    Barbe portait la barbe. C’était sans doute le premier sujet de conversation avec lui. Et après c’était les femmes qu’il dessinait. Est-ce qu’il les connaissait en vrai ? Est-ce qu’on pourrait les rencontrer en vrai ? Et là, Barbe riait dans sa barbe. Ces femmes étaient dans sa tête, dans son œil, dans sa main, entre ses doigts, au bout de son crayon. Elles étaient vraies puisqu’il les imaginait. Rien de plus vrai que ce qu’on imagine, même quand on est avec une femme en vrai. Chaque mois, dans les années 1970, on attendait le « cinéma » de Barbe dans Charlie mensuel. Génial, mais il n’a pas fait que ça. Né en 1936, il avait d’abord voulu faire pilote de chasse. Et puis non, il se contente de bosser dans l’aéronautique. Puis, avec son frère, il participe à une expédition scientifique sur les volcans à Djibouti. Un parcours insolite, comme on dit. Après ça, il plonge dans le dessin jusqu’au cou. Pas seulement au cou des filles nées de ses mains. Mais aussi le monde autour. Pas toujours rose. On voit ses dessins un peu partout dans la presse ou dans des albums avec sa bande de copains. À la fin, il meurt en 2014, à 77 ans. Il fait partie de ceux qui font que le monde est moins moche une fois qu’ils y ont séjourné, et plus respirable et et plus sensuel. Vous n’avez plus qu’à savourer l’hommage que lui rend l’équipe de LÀ-BAS.

  • « AU NOM DE LA DEMOCRATIE, VOTEZ BIEN ! » Un entretien de Daniel MERMET avec Mathias REYMOND MÉDIAS, TOUS POURRIS ? Abonnés

    -

    Voir

    Pour 69% des Français, les journalistes ne sont pas indépendants des partis politiques et du pouvoir. La crédibilité des médias connaît une baisse historique. Des reporters de certains médias se font maltraiter dans les manifs. Pourquoi tant de défiance ? Mathias REYMOND, maître de conférences en économie et co-animateur d’Acrimed, apporte des réponses en revenant sur le traitement médiatique des présidentielles de 2012 et 2017. Un démontage précis et cinglant au moment où nos chantres médiatiques sont déchaînés comme jamais contre le mouvement social.

  • « Grand débat des idées » : un exploit peu commun Accès libre

    -

    Voir

    Lundi 18 mars, Emmanuel Macron recevait à l’Élysée 65 intellectuels pour un « grand débat des idées », retransmis sur France Culture. Bien peu sont restés jusqu’à la fin, à 2h13 du matin, soit au bout de 8 heures, 13 minutes, 15 secondes. Parmi eux, le grand climatologue Jean Jouzel, reconnu pour son travail sur le réchauffement climatique. Jean Jouzel est resté assis 8 heures, 13 minutes, 15 secondes, en livrant une lutte héroïque contre le sommeil.

  • Didier Porte Hebdo : chaque vendredi, la revue de presse indispensable ! Didier Porte fête la Sainte-Léa Abonnés

    -

    Voir

    Ami abonné, j’ai l’impression que tu ne réalises pas la portée planétaire de l’événement considérable qui s’est déroulé à la Maison de la radio. Un truc énormissime. À marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de l’humanité. Figure-toi qu’une journaliste de la station France Inter va prendre deux mois de congés parce qu’elle vit en concubinage avec un candidat aux européennes ! Je t’avais prévenu que ça allait être monumental. L’exploit est tel que les Nations unies devraient se réunir en assemblée générale incessamment et publier un communiqué de félicitations adressé à l’héroïne de ce formidable sacrifice, Léa Salamé ! Bon visionnage.

  • Que l’Église nous lâche la grappe ! Abonnés

    -

    Voir

    Les innombrables scandales de pédophilie au sein de l’Église auront fini de mettre à bas le magistère moral que prétend exercer l’Église catholique, apostolique et romaine. Homosexualité, contraception, interruption volontaire de grossesse, le discours réactionnaire des différents papes successifs, y compris François, est devenu tristement banal. L’Église a largement protégé ses prêtres pédophiles, mais elle se permet toujours de nous faire la morale sur la sexualité et la famille. Mais au nom de quoi ?

  • ÉPISODE #01 Manipulez-Nous Mieux #01 : à la rescousse de Carlos Ghosn Abonnés

    -

    Écouter

    Préparer son sujet, se documenter, travailler son angle, et surtout « porter la plume dans la plaie » tel le grand Albert Londres, père des pères de tous les journalistes. Un sacerdoce pour tout journaliste digne de la hauteur déontologique de la profession. En reconversion professionnelle, Anna-Léa Salami et Niklas Demouran ont décidé d’embrasser la vocation sur le tard. Aujourd’hui, ils se forment au métier au nom de la vérité et du droit à l’information. Dévoués, besogneux et strictement scrupuleux de l’éthique, nos deux jeunes apprentis journalistes réunissent toutes les qualités et les valeurs de de la corporation.

  • Un appel de Daniel Mermet NON À LA VIOLENCE ! Accès libre

    -

    Lire

    La France est prise en otage par une minorité de casseurs en bandes organisées, qui n’ont d’autre but que la destruction et le pillage. C’est un appel à la résistance et à la fermeté contre cette violence sauvage qui s’impose à tous aujourd’hui. Depuis trop longtemps, ces milieux radicaux ont reçu le soutien des milieux intellectuels et d’un certain nombre de médias. Il faut radicalement dénoncer ces complicités criminelles. Oui, criminelles. C’est un appel à la révolte contre cette violence que nous lançons devant vous aujourd’hui.

    Non à la violence subie par plus de 6 millions de chômeurs, dont 3 millions touchent moins de 1 055 euros bruts d’allocation chômage.

    Non à la violence du chômage qui entraîne chaque année la mort de 10 000 personnes selon une étude de l’INSERM.

    Non à la violence subie par près de 9 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté (1 015 euros nets mensuels pour une personne seule), dont 2,7 millions de mineurs.

    Non à la violence des inégalités devant la mort : l’espérance de vie d’un ouvrier est de 71 ans, l’espérance de vie d’un cadre supérieur est de 84 ans, soit 13 ans de différence.

  • GRAND DÉBAT ou GRAND DÉBARRAS ? MACRON INVITE LORDON : C’EST PAS DU BIDON ! Abonnés

    -

    Voir

    « Foulards rouges » ou « gilets jaunes » : que choisir ? Place de la République, sous la pluie, les « foulards rouges » pro-Macron étaient exactement 29. Juste à côté, à la Bourse du travail, ils étaient 800 sur le thème « FIN DU DÉBAT, DÉBUT DU GRAND DÉBARRAS », pour préparer l’ACTE XVIII de ce samedi, avec, entre autres, un appel à LA GRÈVE GÉNÉRALE lancé par Jérôme RODRIGUES, et aussi Frédéric LORDON qui hésite à répondre à l’invitation d’Emmanuel MACRON. Pour vous aider à faire votre choix (en toute objectivité), voici notre reportage express.

  • Didier Porte Hebdo : chaque vendredi, la revue de presse indispensable ! Didier Porte met des tartes à BHL Abonnés

    -

    Voir

    Une devinette pour toi, ami abonné. Quel humoriste célèbre, mais jamais rassasié de viles flatteries et de courtisaneries plus ou moins frelatées, est capable de donner une interview à un magazine pour y dire tout le bien qu’il pense de son œuvre, puis de citer le dit magazine comme si c’était lui qui avait formulé des avis élogieux à son endroit, alors qu’il (le journal) n’avait fait que retranscrire les compliments qu’il (l’humoriste) s’était lui-même adressé (ça s’appelle l’autocitation) ?

Une sélection :

Un entretien de Daniel Mermet avec Daniel Bensaïd (2009) Daniel Bensaïd : Marx, mode d’emploi Accès libreÉcouter

Le

« À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » Telle fut l’utopie de Marx et Engels, une utopie toujours partagée par des millions de femmes et d’hommes, mais une utopie qui fut souvent récupérée, détournée et pervertie. Maintes fois jeté dans les poubelles de l’histoire, Marx revient aujourd’hui dans la lutte contre la violence capitaliste. Le bicentenaire de sa naissance fournit l’occasion de (ré)écouter ces deux émissions de 2009 avec Daniel Bensaïd, auteur de Marx, mode d’emploi, avec des illustrations de Charb (La Découverte, 2009).

Les prisons sont pleines mais elles sont vides de sens. Un rapport sur l’horreur carcérale PRISON, t’es moins qu’un rat AbonnésVoir

Le

On marche dans la merde de rat dans la prison, il y en a partout, on est bouffé par les poux et les punaises de lits, la bouffe est pourrie, on est neuf par cellule, on se fait cogner par les surveillants.

Cette fois, c’est la prison de Fresnes qui fait l’objet d’un rapport explosif. Nous recevons Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, et Yoan Karar, surveillant membre du Syndicat National Pénitentiaire FORCE OUVRIÈRE.

À La Courneuve, les « gilets rouges » de la CGT réinventent un service public au service du public AbonnésÉcouter

Le

« L’électricité, c’est la vie, et nous, on est des "gilets rouges" ! » La formule est de Nicolas Noguès, un militant CGT. Avec des collègues syndicalistes, il occupe une ancienne boutique EDF à la Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Leur opération a débuté le 14 novembre 2018, soit trois jours avant le premier acte des « gilets jaunes ». Alors c’est vrai, c’est moins spectaculaire. Et du coup, il y a moins de journalistes pour couvrir l’événement. Pourtant, là aussi, dans ce coin du 93, il est question de proximité et d’accès aux services publics pour des usagers sacrifiés sur l’autel de la dématérialisation.