
Noël Godin, le 15 mai 2004, au festival de Cannes (photo : François Guillot/AFP)
Entartons ! Entartons les pompeux cornichons ! Noël Godin, le Belge aussi célèbre que Jean-Claude Van Damme et Plastic Bertrand comme il se présentait lui-même, est mort à Bruxelles ce dimanche 23 août à 80 ans. « L’anarchiste burlesque » qui a fait de la tarte à la crème une arme politique redoutable, bien au-delà de la blague potache, restera dans l’histoire celui qui, selon Pierre Desproges, a révélé « la vraie nature des cuistres ».
Ce 11 novembre 1985, Noël Godin, surnommé Georges Le Gloupier, balance en public une tarte à la crème à la face de BHL en hurlant : « Gloup, gloup, gloup ! Entartons, entartons le pompeux cornichon ! ». La réaction de BHL révèle tout le personnage : « Lève-toi vite, ou je t’écrase la gueule à coups de talon ! »
Vue des millions de fois, la scène restera dans l’histoire. On pourrait en faire une vidéo qui se déclenche lorsqu’on passe devant la tombe de l’entarteur, un message pour l’éternité histoire d’égayer ces sombres parages.
On pourrait d’ailleurs l’accompagner de l’excellente chanson de Renaud, L’Entarté :
Mais comme on sait, Georges Le Gloupier ne s’est pas arrêté là. L’attentat pâtissier dont Marguerite Duras fut la première cible allait viser des éminences et autres nombrilistes arrogants comme Nicolas Sarkozy, Patrick Poivre d’Arvor ou Patrick Bruel aux cris de « « et pan, pan, pan, pan ! Sur l’affreux pou chantant ! ».
Si Jean-Luc Godard fut le seul à réagir avec bonhomie, Jean-Pierre Chevènement peu enclin à la rigolade traîna l’entarteur en justice, qui fut condamné. Mais de tous ces « infatués », c’est l’entartage de Bill Gates, le patron de Microsoft, qui valut à Noël Godin l’estime de ses contemporains contre les « crapules décideuses ».
Mais, cocorico, c’est un Français qui détient le record de l’homme le plus entarté au monde, le filousofe Bernard-Henri Lévy, celui qui affirme aujourd’hui qu’il n’y a pas de génocide à Gaza. Une dizaine de fois entre 1985 et 2006, ce grand nigaud a dégusté la fameuse crème pâtissière. Notamment lorsqu’il a témoigné contre le dessinateur Siné qui venait d’être viré de Charlie Hebdo par Philippe Val, lequel fut finalement lourdement condamné dans cette affaire.
Au sujet de ce dernier, le temps passant, je peux avouer que malgré les demandes pressantes de l’entarteur et de ses acolytes, demandant à l’équipe de Là-bas si j’y suis de leur fournir des renseignements sur les déplacements ou les lieux divers où Philippe Val, alors directeur de France Inter, pouvait être à portée d’une bonne tarte dans la gueule, nous n’avons pas réussi malgré nos efforts et notre dévouement au service de nos auditeurs.

Le 30 mai 2015, Bernard-Henri Lévy était à Namur, en Belgique, pour participer à une discussion avec l’artiste belge Jan Fabre (photo : Anthony Dehez/BELGA MAG VIA AFP)
Il est vrai que l’attentat pâtissier s’est répandu au-delà de son initiateur trop repérable et « l’Internationale pâtissière » qu’il a initiée lui survivra sans doute. Donc patience, on n’est jamais à l’abri d’une bonne nouvelle.
Mais Noël Godin était aussi un formidable et subtil (et modeste) érudit en littérature, en philosophie de l’anarchie et en histoire du cinéma. Dans sa maison de Bruxelles où nous avons passé des soirées mémorables, avec lui et Sylvie sa compagne (une admiratrice d’Eddy Constantine, dont nous reprenions en chœur les chansons jusqu’à une heure avancée), il adorait montrer dans tous les étages ses milliers de livres soigneusement classés et ses 20 000 cassettes VHS (!), soigneusement classées et étiquetées.
Il avait là la matière pour ses articles et ses chroniques, notamment pour Les Amis du film et de la télévision, fameux magazine belge de cinéma. Pendant huit ans, il a fourni des fausses interviews et des articles – au moins 200 – sur des films qui n’existaient pas, sans être jamais démasqué.
Et bien sûr, Noël Godin fut entarté à son tour lors de la présentation de son Anthologie de la subversion carabinée. Anthologie de toutes les formes rocambolesques de subversion, disait-il. Quinze ans de travail, mille pages jetées à la face de la bienséance et tout récemment rééditées avec, entre autres, des dessins du génial Louis Forton (1879-1934), créateur des Pieds nickelés (1908) et de Bibi Fricotin (1924), et un hommage à Laurel et Hardy pour la bataille de tartes à la crème dans La Bataille du siècle de 1927.
Un siècle après, le flibustier pâtissier a plié ses gaules en rappelant le mot de Jacques Prévert : « dans la vie, il faut savoir se contenter de beaucoup ». Mais crapules décideuses et pompeux cornichons auraient tort de se réjouir trop vite.
Se faire enfariner ou bousculer par le petit peuple est un signe de popularité dont les personnes importantes peuvent tirer avantage. Mais le tableau de chasse du « tueur à gags » est un monument hilarant et grinçant de la contre-culture dont le pays de James Ensor, Magritte ou Raoul Vaneigem continuera d’engendrer des subversions inattendues et révélera partout la vraie nature des cuistres à coups de talent.

