C’était vieux avant

Cache-toi Momo, les v’là !

Le , par L’équipe de Là-bas

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(dessin : Daniel Mermet)

Momo comme Mohamed ou Momo comme Maurice ? On savait pas, c’était Momo. Dans le quartier il y avait des gosses arméniens, polonais, italiens, espagnols, mais c’était toujours Momo qui se faisait casser la gueule quand on allait jouer au foot à Bondy. Les autres, non. Disons, normale, la castagne normale, mais Momo, c’était « sidi, crouillat, monzami, melon, raton… » Ils arrivaient en bande, ils jetaient leurs vélos et pif et paf, plein la gueule. On se tirait en courant, Momo tout vert, le nez en sang, les poings en sang aussi car il se battait Momo, tout freluquet qu’il était. C’était les années 50, c’était la banlieue rouge. Aujourd’hui ces années-là, c’est les Trente Glorieuses, c’est un âge d’or. C’est vrai au moins pour une raison, pour une seule raison ; nous avions un futur. Une chose dont on n’a plus idée aujourd’hui. Même Momo avait un futur. Il m’a écrit un jour à la radio, il était dans les fruits et légumes et il était grand-père. On a parlé au téléphone. Je ne lui ai pas rappelé les coups qu’il se prenait, ni l’humiliation. Un soir, cette bande de petits salauds l’avait poursuivi jusqu’à la porte du jardin. Momo s’était planqué sous la table. Tout ça m’est revenu d’un seul coup en lisant le message de Lionel BOIS, un AMG. On a grandi dans le même coin, à quelques années près. Un témoignage précis et précieux.

Daniel Mermet

La seconde zone a une histoire

« Le sujet des banlieues est encore une fois à la une. Je ne vais pas donner d’avis sur l’actualité. Je vais juste porter un témoignage. Celui de mon enfance qui n’a pourtant rien d’exceptionnelle. 
Dès ma naissance en 1956, mes parents, jeune couple d’ouvrier du bâtiment et petite employée de bureau, ont été les premiers occupants d’un petit appartement dans une cité HLM fraîchement bâtie sur d’ex-surfaces que je suppose agricoles, à 10 kilomètres de Paris en Seine-Saint-Denis. Bondy, plus précisément. C’était une jolie cité neuve, toute blanche, avec des bâtiments de 4 étages, avec des espaces verts pour la population arrivante de jeunes couples et leurs nombreux enfants. La quasi totalité des occupants étaient des Français. Finalement, ils étaient tous plus ou moins des immigrés venus de toutes les régions de France dépourvues d’industries, laissant derrière eux des campagnes qui se vidaient.

Un peu plus loin, de l’autre côté de l’avenue de Verdun, était une autre cité. Celle-ci était constituée de 3 ou 4 barres de 11 étages, brunes, peu espacées et sa population était en écrasante majorité des familles d’immigrés.
 Les enfants étaient là aussi en grande proportion. Pourtant on ne se connaissait pas. Même les écoles étaient clairement séparées. Les Français qui allaient dans les établissements à majorité de fils et filles d’immigrés étaient les fouteurs de merde appelés cancres que nos établissements ne voulaient plus. Il n’y avait pas pour autant d’élèves maghrébins considérés assez brillants pour nous rejoindre. La différence était sans doute ailleurs. Il y avait dès l’urbanisation de ces zones, une politique de séparation des populations visible de tous, au quotidien.
Tous les ouvriers travaillaient dans les mêmes entreprises, dans le bâtiment ou à l’usine, mais leurs relations s’arrêtaient généralement à la grille de la boîte.
 Il y avait une fonderie à Bondy qui employait pas mal de gars célibataires logeant dans un foyer genre SONACOTRA. Cette zone nous était fortement déconseillée sous le simple prétexte de la présence de ces travailleurs immigrés. Ça suffisait pour qu’elle soit réputée dangereuse. Et sale !


Dans mes souvenirs, les Français étaient majoritairement racistes. Les Espagnols, les Portugais, les Italiens payaient leur tribut de dédains, mais c’était principalement les maghrébins qui prenaient. Les blagues racistes étaient fréquentes dans beaucoup de familles et les gosses se transmettaient. La guerre d’Algérie a ajouté la crainte et la rancœur au mépris. 
Clichy-sous-Bois et Montfermeil étaient des communes rurales et leurs vergers étaient parfois notre terrain de jeu où nous nous rendions en vélo l’été. 
Je ne sais pas ce que faisaient les fils et filles d’immigrés, on ne les croisait que rarement.
 Au début, c’était le plein emploi et on ne voyait pas de problèmes. Quand l’emploi s’est raréfié, c’est cette population qui en a payé le prix en premier. 
Plus tard, vers la fin des années 70, j’avais mon copain Norddine (pas rencontré à Bondy), fils de maçon, avec son doctorat de maths, qui ne trouvait pas de boulot. Il avait eu de la chance de trouver une place de gardien de parking… la nuit.
 Ça s’est arrangé pour lui après quelques années de galère.

J’ai voulu raconter ça parce que j’entends beaucoup dire que les problèmes remontent aux années 80, mais en réalité, j’ai vu que le ver est dans le fruit depuis l’arrivée de ces travailleurs dès les années 50, en raison même du mépris qui leur est encore porté et de la réelle volonté des Français à être séparés de cette seconde zone dès son arrivée.
 Je suis parti de là définitivement au début des années 80 et vous connaissez la suite mieux que moi.
 Merci Là-bas. Continuez à fond. »

Lionel Bois, 8 février 2015.

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