Il y a 25 ans, le Rwanda

Rwanda : qu’est-ce qu’elle devient, Valentine ?

Le

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(photo : Valentine, le 23 mai 1994, par Daniel Mermet et Jérôme Bastion)

(photo : Valentine, le 23 mai 1994, par Daniel Mermet et Jérôme Bastion)

Voilà 25 ans qu’on me pose la question. Surtout début avril chaque année, surtout les années de commémoration, les 10 ans, les 20 ans, et aujourd’hui pour les 25 ans. Des dates terribles pour les survivants du génocide. Les cérémonies, les reportages spéciaux, les experts péremptoires. Le cauchemar reprend, des visages surgissent dans le noir, une mère, un voisin, un petit frère, un pied resté dans une chaussure et toutes les douleurs fantômes. Et la faute d’être vivant, la culpabilité du survivant. Et le soupçon abject qui rampe dans les silences : qu’est-ce qu’elle a fait pour ne pas être tuée ?

Le 27 mai prochain, il y aura 25 ans dans l’après-midi, avec l’ami Jérôme Bastion de RFI, nous avons découvert le charnier de Nyarubuyé au sud-est du Rwanda, avec une escouade du FPR (Front Patriotique Rwandais) et deux confrères tanzaniens. Des centaines de cadavres, autour de l’église, dans le potager, parmi les fleurs. Le massacre avait eu lieu le 15 avril, 43 jours auparavant, et personne n’était venu à part des chiens et des hyènes.
C’est là que nous nous sommes rencontrés avec Valentine, il y a 25 ans.
Elle avait treize ans et sans doute très peu d’heures à vivre.

[ARCHIVE] Rwanda : qu’est-ce qu’elle devient, Valentine ? (mai 1994)

Selon une étude datant de 2012, il y avait 7 136 livres publiés consacrés au génocide du Rwanda, et donc beaucoup plus aujourd’hui, mais aucun ne pourra décrire le regard de Valentine, ce jour-là et le mince filet de vie qui lui restait.

Comment en est-on arrivé là, comment l’humanité en est arrivée à ce regard ?

La réponse est longue et lente et mérite qu’on s’y consacre. Elle ne commence pas avec l’attentat contre l’avion du président Habyarimana [1], elle n’est pas seulement dans le cynisme du gouvernement français, elle est dans la lâcheté du monde qui savait, qui voyait et n’a rien fait, durant cent jours à raison de 10 000 tués chaque jour. Et, bien plus encore elle est dans l’idéologie colonialiste et racialiste, qui a imposé la division ethnique ; elle est dans les manipulations de l’église catholique et des Pères blancs, instigateurs du cycle infernal des massacres génocidaires lors de l’indépendance. Le génocide de 1994 est l’aboutissement d’un cycle de massacres génocidaires. Dans les médias on répète que tel ou tel expert, quelques mois avant, avait alerté sur le risque d’un massacre. Mais le risque était connu depuis très longtemps. Il y a eu plusieurs dizaines de milliers de victimes en 1963, lors de ce qu’on appelle « le petit génocide de Gikongoro » dont Bertrand Russel à l’époque disait « C’est le massacre le plus horrible et le plus systématique depuis l’extermination des juifs par les nazis » [2].

Nous n’avons pas réussi à convaincre les militaires de nous confier Valentine. Nous étions près de la frontière avec la Tanzanie, près du grand camp humanitaire de Benaco, où elle aurait pu être soignée et évacuée, mais la consigne était inflexible. Nous l’avons quittée ce jour-là avec la crainte de ne plus la revoir vivante. Un an après nous sommes partis à sa recherche et nous avons fini par la retrouver.

Nous sommes restés en relation depuis 25 ans. Aujourd’hui, Valentine est une femme superbe qui vit en famille aux États-Unis, au Texas, avec ses deux enfants.
Loin de Nyarubuyé.

Daniel MERMET

Avec Gaspard NGARAMBE. Traduction : Salvatore MUVYEKURE.

Programmation musicale :
 Whispered song, anonyme

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