Grève au collège Jean-Jacques Rousseau à Argenteuil. Un reportage de Sophie Simonot.

Rentrée scolaire, tout le monde il est content ! Abonnés

Le

(photo : Bachir Bouktit)
Rentrée scolaire, le ministre est content, le président est content.

« - Une vraie réussite monsieur le ministre !

- C’est grâce à vous monsieur le président, oh, bien sur, il y a un peu de grogne ça et là, à Argenteuil quelque part en banlieue, le collège est en grève, monsieur le président,

- Ah oui ? L’on se demande bien pourquoi ! »

C’est vrai, ça, pourquoi ?

Sophie Simonot est allée voir...

[RADIO] Rentrée scolaire, tout le monde il est content ! [EXTRAIT]

Programmation musicale :
Romain Bouteille - La gigue des petits morts

UN FRAGMENT DE L’OBSTINATION DU MONDE

Le président est content, le ministre est content, la rentrée scolaire s’est bien passée, rien à signaler. Juste une grève à Argenteuil mais qui n’a pas fait la une. L’équipe pédagogique du collège Jean-Jacques Rousseau a mis en scène l’enterrement des promesses de l’inspection académique. Peu de media ont fait le déplacement. Collèges surpeuplés, moyens insuffisants, salaires au rabais, formation sommaire, crise du recrutement, tout le monde le sait. On déplore mais que voulez-vous.

Le système éducatif français est un des plus inégalitaire, toutes les enquêtes internationales le soulignent depuis des années. Un scandale qui n’émeut guère nos experts et nos médias. On est les champions, pas seulement en foot mais aussi pour les inégalités scolaires. La France, cinquième puissance économique au monde est classée en 26e position sur les 35 pays de l’OCDE. C’est ce que confirme le PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis) et aussi le CNESCO, (Conseil National d’Évaluation du Système Scolaire). Voila qui fait le bonheur du secteur privé qui se développe, sous contrat ou hors contrat à la conquête de ce gâteau crémeux. Rien de neuf, la situation est connue depuis des années.

Dans les années 60, Pierre Bourdieu a montré comment l’école n’abolit nullement les inégalités sociales mais au contraire les reproduit à travers une culture propre aux classes dominantes. Aujourd’hui l’école ne reproduit plus seulement les inégalités, elle les accentue.

En France, l’école est la fabrique d’une ségrégation à la fois territoriale, sociale et raciale. Le système de plus en plus élitiste impose de fortes inégalités de moyens et de compétences selon les territoires. En dépit de l’engagement des enseignants, les inégalités sociales et culturelles demeurent et sont souvent perçues comme raciales. Les élèves des milieux populaires qui portent le stigmate "défavorisés" sont souvent issus de familles d’origine maghrébine ou subsaharienne. Il n’est pas abusif de parler d’un racisme d’État.

Si le sujet ne choque pas excessivement la classe moyenne, notamment « de gauche » c’est que cette classe a su contourner la carte scolaire pour inscrire ses précieux bambins dans de bonnes écoles, voire souvent dans des établissements privés. Si ce milieu s’insurge face à la puissance néfaste des médias dans la fabrication de l’opinion, il s’indigne moins devant cette énorme machine à broyer et ne soutient pas trop ceux qui résistent à mains nues, élèves, parents et enseignants.

Mais vous pensez déjà ,quoi d’étonnant à tout cela ? L’inégalité est le caractère même du néo-libéralisme dominant. Acceptée comme naturelle ou revendiquée comme moteur économique et sociale, l’inégalité s’est imposée partout. Le problème c’est que dans beaucoup de pays comparables au notre, tout aussi capitalistes que le notre, l’enseignement public fonctionne infiniment mieux. L’exemple de la Finlande est souvent cité (voir notre archive de 2013 avec le diplo ci-dessous), d’autre pays également, mais les responsables français ne semblent pas trop pressés de changer les choses pas plus que l’opinion générale. À la mission émancipatrice des peuples on préfère la fabrication d’une petite élite dominante, une machine à trier plutôt qu’à éduquer. Ce crime symbolique contre notre humanité continue sans bruit.

On est bien loin des années 70 où l’on dénonçait un enseignement fait pour fabriquer des travailleurs adaptables, des employables, au lieu de faire pousser des esprits critiques. « Critiques et donc politiques » ajoute Franck Lepage. On en est loin. La terreur sourde du chômage et de la précarité depuis les années 80 a imposé la course au résultat et au diplôme, chacun pour soi, sauve qui peut et peu importe le sens du contenu.

Rendant hommage à Bertrand Russell lors d’une conférence à Cambridge, Noam Chomsky saluait celui « qui considère l’enfant à la manière dont le jardinier considère un jeune arbre, comme un être doté d’une nature propre, qui pourra s’épanouir pleinement si on lui donne la terre, l’air et la lumière dont il a besoin (…) Aussi l’éducation doit-elle être animée par l’esprit de respect, face à ce que l’homme a de sacré, d’indéfinissable, d’illimité, d’individuel et d’étrangement précieux : un principe vital, un fragment de l’obstination du monde ».

Mais la rentrée s’est bien passée, le président est content et le ministre aussi.

Daniel Mermet

En Finlande, la quête d’une école égalitaire

En janvier 2013, pour notre émission avec le Monde Diplomatique, Daniel Mermet recevait Philippe Descamps autour de son papier : "En Finlande, la quête d’une école égalitaire" À réécouter :

[RADIO] En Finlande, la quête d’une école égalitaire (14 janvier 2013)

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À LIRE :

Noam Chomsky, Pour une éducation humaniste, éditions de l’Herne, 2010

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