Psychiatrie. Reportage de Sophie Simonot au centre de jour Antonin Artaud de Reims

Qui cache son fou, meurt sans voix Abonnés

Le

Le désespéré, Gustave Courbet, 1845

« Moi j’aurais préféré avoir un cancer. Une vraie maladie quoi. Tandis que là, avec ma paranoïa, on ne me croit pas. La paranoïa ça fait peur, alors moi j’aurais préféré avoir un cancer. »

C’est une patiente qui parle comme ça mais on regarde ailleurs. La folie fait peur, la folie du fou, la folie de l’autre, mais aussi la folie du fou qu’on a en nous. En France, 12 millions de personnes sont touchées chaque année par une maladie mentale. 12 millions. Un français sur cinq. Rien que la dépression affecte 2,5 millions de nos compatriotes. C’est la toute première cause d’arrêt maladie.

Récemment on a vu à Saint-Étienne du Rouvray, à Amiens, à Rennes, au Havre, partout, des grèves dans les hôpitaux psychiatriques, pour dénoncer la dégradation des conditions de travail et réclamer des moyens. Souffrance, désarroi, colère, violence, pour les malades, mais aussi pour leurs proches et pour les soignants qui dénoncent une perte de sens de leur boulot.

Pourquoi ? Oh, on s’en doute. Là comme ailleurs, dans la santé comme partout, la machine gestionnaire a pris le pouvoir. L’hôpital est une entreprise dont le malade est la marchandise. Voilà la santé publique entre les griffes de la logique néolibérale, et de la gestion et du profit. Mais il y a des luttes, il y a des choses qui persistent aussi, comme ici à Reims, au centre Antonin Artaud créé en 1985. Ici, on "désaliène". Entre soignants et patients, on ne sait pas trop qui est qui. Ici le patient est considéré comme acteur de son traitement. Au début des années 80, il y avait encore une centaine de structures comparables. Aujourd’hui pas plus de 10 en France, pour prendre en compte les fêlés. « Complètement fêlée celle-là », on dit. Sauf que par la fêlure, les fêlés laissent passer un peu de lumière, pas un trait de lumière tout droit, mais ébréché, sinueux, en zig et en zag, comme le dessin d’une rivière sur une carte d’État-major. En forme de question, en forme de possibilité, en forme d’autre monde, en forme d’échappé.

Henri Michaux nous a prévenu : « qui cache son fou, meurt sans voix ». [1]

DM
[RADIO] "Qui cache son fou, meurt sans voix" [EXTRAIT]

Programmation musicale :
- Alain Bashung - Au pavillon des lauriers
- La Parisienne Libérée - toc toc toc, voilà les médocs
- Brigitte Fontaine - Il pleut

Merci aux patients, aux soignants et à tous les travailleurs du Centre Antonin Artaud, notamment Olivier et Guillaume


Docteur Patrick Chemla, fondateur du centre de jour Antonin Artaud, à Reims

Pour aller plus loin sur le sujet de la psychothérapie institutionnelle, nous vous proposons d’écouter l’interview intégrale du Dr Patrick Chemla enregistrée par Sophie Simonot à l’occasion de ce reportage :

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reportage : Sophie Simonot
journaliste : Daniel Mermet
réalisation : Franck Haderer

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Notes

[1Henry Michaux, L’Espace du Dedans, Gallimard, 1944.

Voir aussi

- « Nous les intranquilles », un film de Nicolas Contant du Groupe Cinéma du centre Artaud (2018)

- Les prochaines projections de « Nous les intranquilles » sont à retrouver sur leur page facebook

- Patrick Chemla, Expériences de la folie, édition Erés, 2010

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