Un été là-bas. Des histoires pour débaucher les oreilles (4) (1984)

La coulée douce (4) MADO

Le

Cet article vous est offert, mais…

…sans publicité ni actionnaires, Là-bas si j’y suis ne vit que grâce à vos abonnements. Sans vous, il ne nous serait pas possible de réaliser des émissions et des reportages de qualité. C’est le prix de notre indépendance  : rejoignez-nous  !

Je m'abonne J'offre un abonnement

Durant l’été 1984, LA COULEE DOUCE fit scandale. Quoi, une émission érotique sur France Inter ! C’était une première en effet. Si certains et certaines (!) savouraient chaque jour "l’émission qui débauche les oreilles", les offusqués étaient en rage. Lettres et pressions arrivaient de tous côtés. Un député écrivait à la direction : "Ils ne parlent pas d’amour à l’antenne, ils le font !". Mais, nous avons tenu bon et l’émission fut reconduite l’été suivant. Au fil de l’été nous vous proposons quelques-unes des histoires de la Coulée Douce.
Voici MADO... A découvrir, une version de l’Origine du Monde de Gustave Courbet dans le style photo des années 30 par Albert Rudomine (1892-1975).

MADO

photo : Albert Rudomine (1892-1975), sans titre (L’Origine du Monde), 1930.

Brève histoire de la COULEE DOUCE

En 1981, avec la fin du monopole et la libération des ondes, des radios libres sont sorties de partout. Bricolées, révolutionnaires, associatives, saugrenues, communautaires, on vit fleurir de l’inouï, c’est-à-dire du jamais ouï. Ce fut une joyeuse pagaille qui démontrait à la fois les possibilités expressives de la radio et sa puissance comme moyen d’émancipation.Toute une génération de passionnés de radio est née de cette libération.
Oh, bien sûr, comme c’était à prévoir, le commercial s’empara très vite du gâteau, les plus gros mangèrent les plus petits, laissant les miettes aux indépendants et aux associatifs. Mais n’empêche qu’ il y eût cette révolution des ondes par rapport à laquelle France Inter semblait soudain bien compassée et bien ringarde.

Plutôt malheureux de me retrouver de ce côté-là de la barricade, je proposais à Jean Chouquet, qui dirigeait les programmes, une émission de nuit « libertine » qui ferait place à la poésie et la littérature érotique avec des entretiens menés par ma collègue, l’excellente Paula Jacques. Le projet ne l’intéressait pas le moins du monde, mais voila que la grande Macha Béranger, se trouvait dans l’obligation de laisser l’antenne pendant quelque temps. Il fallait la remplacer en toute hâte et notre projet tomba sous la main du très surmené directeur, qui me convoqua fébrilement.
Chez quels écrivains et quels poètes irons-nous trouver le libertinage en question ? Je le rassurais, je citais Verlaine, Pierre Louÿs, Musset, Apollinaire, Aragon… Erudit sans doute en d’autres matières mais pas beaucoup dans le domaine de la flûte de jade et de la feuille de rose, il nous fit confiance.

Le scandale fut immédiat lorsque les pieuses dames de Télérama ou de la rubrique radio de Ouest France entendirent Le Con d’Irène d’ Aragon, les Onze mille vierges du gentil poète du Pont Mirabeau, les Pybrac de Pierre Louÿs ou le trou du cul violet vénéré par Paul Verlaine.
La direction était furieuse.

Mais comment nous faire taire sans être accusé de censure et faire rigoler le Canard Enchaîné, Charlie Hebdo ou Libération autrement plus audacieux à l’époque dans ce domaine ?

Heureusement, Macha revint à l’antenne et jamais plus cette direction ne m’a accordé le moindre intérêt.

Mais cette histoire avait beaucoup amusé quelqu’un à France Inter.
C’était Jean Garretto notre patron de L’Oreille en coin, l’émission dont on dit toujours qu’elle fut « une émission mythique » et où j’avais eu la chance de commencer quelques années auparavant.
« Ah, moi, si j’étais directeur, je mettrais cette émission tout les soirs », disait Garretto.

Or, le hasard a voulu que - contre toute attente -, Jean Garretto se retrouve à la direction d’Inter en 1984. Aussitôt, je m’empressais de lui rappeler sa parole. Loyal, il n’a pas reculé, et c’est ainsi que La Coulée douce coula les après-midi de cet été 1984, puis de l’été 1985.

Répondre au goût du public, lui offrir ce qu’il attend, c’est aujourd’hui la règle la plus élémentaire pour faire de l’audience. Le marketing est tellement intériorisé qu’on ne comprend pas la raison de prendre des risques en proposant de l’inattendu, cet INOUI, que j’évoquais tout à l’heure. Le plus souvent, aujourd’hui, les audaces sont bien inoffensives et l’impertinence bien climatisée. Il faut caresser la bête dans le sens du poil médiamétrique.

Mais il s’est trouvé, dans l’ histoire de l’audiovisuel public, des animateurs, des journalistes, des réalisateurs et même des directeurs qui, justement, profitant de ne pas être astreints par les règles commerciales, en ont profité pour inventer, essayer, risquer des aventures inédites, dans la forme ou dans le fond, dans le reportage comme dans le divertissement, dans la chanson comme dans le débat. Si cette démarche aujourd’hui perdure, elle se limite à des espaces alternatifs ou marginaux éloignés du grand nombre.

Mais plus on s’adresse au grand public, plus on croit devoir rester dans le consensus et dans le prévisible, plus on renforce la doxa et plus on se met au service du maintien de l’ordre.

Qu’est-ce qu’il disait René Char ?

Ah oui, « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience »


Daniel Mermet


récit et dessins : Daniel Mermet
réalisation : Christian Rose

L'équipe de Là-bas attend vos commentaires ci-dessous !

Sur notre site

À écouter

Lire délivre

  • Voir

    LES BOUQUINS DE LA-BAS.
    Des perles, des classiques, des découvertes, des outils, des bombes, des raretés, des bouquins soigneusement choisis par l’équipe. Vos conseils sont bienvenus ! Oui, LIRE DELIVRE...

Les Rendez-vous des Repaires

  • Les jeux olympiques 2024 à Paris : quels sont les gagnants et les perdants dans cette affaire ? Voici l’occasion de s’informer à travers quelques vidéos et de débattre ensemble sur ce thème, autour d’un verre. Mercredi 17 janvier, 20h, Bar l’Entre-temps, 12, avenue François-Mitterrand, (...)

    Liffré

  • Loi Travail, élections en Catalogne, Notre-Dame-des-Landes, Soudaqui (monnaie locale éthique et solidaire) : venez discuter, débattre, boire et manger autour de ces sujets ce jeudi 18 Janvier au café repaire de Villefranche-de-Conflent, à partir de 18h30 (...)

    Villefranche de conflent

Dernières publis

Une sélection :

Les prisons sont pleines mais elles sont vides de sens. Un rapport sur l’horreur carcérale PRISON DE FRESNES, T’ES MOINS QU’UN RAT AbonnésVoir

Le

On marche dans la merde de rat dans la prison, il y en a partout, on est bouffé par les poux et les punaises de lits, la bouffe est pourrie, on est neuf par cellule, on se fait cogner par les surveillants.

Cette fois, c’est la prison de Fresnes qui fait l’objet d’un rapport explosif. Nous recevons Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, et Yoan Karar, surveillant membre du Syndicat National Pénitentiaire FORCE OUVRIÈRE.

CONTRE L’ÉCOLOGIE DE MARCHÉ (RADIO 50’51) ANDRÉ GORZ, LEUR ÉCOLOGIE ET LA NÔTRE Écouter

Le

« Une politique écologiste est une politique nécessairement anticapitaliste » Dés le début des années 70, André GORZ, le père spirituel de l’écologie politique, dénonçait la récupération de l’écologie par la puissance capitaliste. La COP21 a montré la totale domination des grandes entreprises sur les États. On dit merci à EDF, Exxon, BNP-Paris Bas, Chevron et tout leurs amis qui ont financé la conférence. Grâce à vous désormais les tigres ne mangeront que de la salade verte. Pour ceux qui en douteraient, nous vous proposons cette heure avec André GORZ (...)

Entretien, Daniel Mermet avec Christophe Fourel. (Archives de l’émission « À voix nue » (France Culture, Marie-France Azar, 1991).

Libérez l’entrepreneur qui est en vous ! Un reportage de Sophie Simonot Plus de patron, plus de chômage, vous en rêvez ? Un stage pour devenir freelance AbonnésÉcouter

Le

Plus de patron, plus de chômage, vous en rêvez ? Et bien c’est simple, devenez freelance ! Suivez avec nous ce stage de quatre jours et vous allez devenir « le capitaine de vous-même » ! L’Académie du freelance vous attend. Emmanuel Macron le proclame : « la France est un pays d’entrepreneurs ». Toute enthousiasmée, Sophie Simonot a voulu rencontrer cette jeunesse pleine d’avenir. Miroir aux alouettes ?