Repaire des AMG

Un article de François Ruffin suite au décès de Maurice Kriegel-Valrimont

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A mon retour de vacances, je viens d’apprendre le décès de Maurice Kriegel-Valrimont. J’avais réalisé un entretien avec ce grand résistant pour « Là-bas si j’y suis », puis j’étais retourné le voir régulièrement, dans son appartement, à Paris, puisqu’il habitait pas loin de la gare du Nord. Malgré soixante années et plus d’écart, nous étions devenus amis (...)

A mon retour de vacances, je viens d’apprendre le décès de Maurice Kriegel-Valrimont. J’avais réalisé un entretien avec ce grand résistant pour « Là-bas si j’y suis », puis j’étais retourné le voir régulièrement, dans son appartement, à Paris, puisqu’il habitait pas loin de la gare du Nord. Malgré soixante années et plus d’écart, nous étions devenus amis.
J’avais rédigé, en mai dernier, un petit article sur son parcours politique. Ca lui avait beaucoup plu, et il l’avait fait un peu circuler parmi ses amis. Le voici, toujours au temps présent.

Eloge d’une traversée du désert

On connaissait le paysan sans terre : avec Maurice Kriegel-Valrimont, voilà depuis quatre décennies un militant sans parti. Le désert politique qu’il traverse, c’est un peu le nôtre.

Sur les photos, dans les films, Maurice Kriegel-Valrimont, c’est le jeune homme à lunettes debout derrière le général Leclerc, le jour de la Libération de Paris, tandis que leur char se fend un chemin parmi la foule. On pourrait donc dresser son portrait en héros national, résistant de la première heure, commandant des FFI de la zone sud, arrêté par la police française et questionné par la Gestapo. On pourrait remonter avant, même, à sa jeunesse strasbourgeoise, antifasciste dès 33, trop militant déjà pour se dévouer à son droit, entrant comme employé dans une société d’assurance et, presque aussitôt, établissant un piquet de grève devant sa boîte en juin 36. On pourrait poursuivre plus loin, aussi, et lister ses fonctions dans l’après-guerre : député communiste de Meurthe-et-Moselle, membre du Comité central, directeur de l’hebdomadaire Action, vice-président de la Haute cour de Justice, etc. On pourrait s’arrêter sur cette soirée de 1961 où, dans la salle municipale d’Auboué, dans son département, un dirigeant du Parti venu de Paris le dépeint comme un « gaulliste camouflé », un « traître endurci », et obtient l’éviction d’un cadre qui s’oppose au stalinisme maintenu par le PCF même après Staline, même après le rapport Khroutchev. On pourrait rédiger dix tomes, peut-être, sur les dix vies de cet enragé de l’engagement.
Mais c’est le onzième qui, aujourd’hui, m’intéresse : que devient Maurice Kriegel une fois redescendu des sommets de la gloire, une fois quitté les allées du pouvoir ? Commence alors une traversée du désert politique, et cette traversée se prolonge jusqu’à nous. Car malgré le temps qui passe, nous traversons le même désert.

Maurice Kriegel aurait pu, écoeuré, renoncer à la vie publique et consacrer ses loisirs à la botanique, à la reliure, à la relecture de Kant et Spinoza. Mais non : qu’on le rencontre dans son appartement et à 92 ans, assis à son bureau, il se déclare « attaché à donner corps à l’idéal des communards, la justice et la liberté ce sont mes trucs ça », et vous gratifie d’une analyse enthousiaste sur la lutte anti-CPE, la jeunesse actuelle, la prochaine présidentielle, etc., suivant ses notes sur un papier comme s’il avait préparé pour vous un discours de ministre. « Je suis une bête politique. Je n’ai jamais cessé d’être un militant politique, je ne conçois pas la vie autrement. » Sauf que, depuis quatre décennies, c’est un militant sans parti. Un peu comme un paysan sans terre, un plombier sans outil...
Avec son passé et ses lauriers, Maurice Kriegel aurait pu siéger comme parlementaire dans le groupe socialiste. Mais « je n’ai jamais pensé que la force motrice résidait de ce côté. Les événements vécus depuis ne m’ont pas démenti. » Il aurait pu également, dans ces années 60, rejoindre les trotskistes ou autres maoïstes. Mais « les activités groupusculaires m’irritent. »
A la place, faute de mieux, et tandis qu’il s’occupe du « service des contentieux » à la Sécurité sociale, lui s’est efforcé de rassembler à gauche, modeste charnière entre les appareils : sous De Gaulle, d’abord, par une « Ligue nationale contre la force de frappe », qui réunit socialistes et communistes. Par un appel, en 1981, des « personnalités se réclamant du communisme » à « tout faire pour battre Valéry Giscard d’Estaing ». Par un soutien à la « candidature Juquin », en 1988, associant un moment la LCR à des refondateurs du PC. Et maintenant encore, par un communiqué adressé à l’AFP : « Où est le point faible de la gauche ? Ce qui lui manque, c’est la force politique motrice sans laquelle la gauche n’obtient pas de résultats probants. »

A la recherche de cette « force motrice » perdue, voilà la quête de Maurice Kriegel. C’est qu’il demeure orphelin d’un Parti où il se sentait un « représentant utile », aux côtés des sidérurgistes et des mineurs lorrains, combattant les Wendel jusque devant les tribunaux, logeant à l’occasion chez ses électeurs. « Nous participions à transformer la réalité quotidienne, et c’était beau. Et c’était beau. »
C’est qu’ils sont nombreux, les orphelins comme lui : « De Georges Guingoin, le préfet du maquis limousin, qui ouvre la liste pour le second demi-siècle, à Tillon et Marty, les mutins de la mer Noire, jusqu’aux résistants Chaintron, Havez, Casanova, Servin, Claudine Chomat, Pronteau, Vigier, Pierrard, Pannequin, et les étudiants Robrieux, Kahn, Waysand, Forner, Schalit... et tous ceux que j’oublie de citer. Ils sont tous les victimes successives d’un stalinisme vengeur (1). »
C’est qu’on les a fabriqués en série, ces orphelins, une industrie : « Des millions de personnes, les plus généreuses, les plus dévouées de ce pays, sont passées par le Parti communiste, et l’on a assisté à un immense gâchis d’énergies militantes. Comme si l’on avait pratiqué une saignée, on a privé la gauche française de l’essentiel de ses forces. On a stérilisé plusieurs générations. »
C’est qu’au fond nous demeurons, nous aussi, orphelins : nous produisons des journaux dissidents, nous tractons contre la Constitution européenne, nous débattons avec ATTAC, nous organisons des forums sociaux locaux, nous descendons dans la rue contre une loi anti-sociale, beaucoup se proclament non-partisans, et certains même apolitiques, et pourtant nous ressentons cette absence. Un manque : dans quel parti s’engager ? Quelle « force motrice » viendra souffler un vent nouveau, ramasser nos miettes d’espoir, dispersées, et bâtir avec un grand projet ?

« Le Maurice-Kriegel Valrimont de trente ans, il s’engagerait ?
- A fond.
- Mais à fond où ?
- Ah, là, je suis bien embêté parce qu’aucune force motrice ne s’est encore cristallisée. Enfin, à coup sûr, j’adhèrerais à un syndicat, et j’aurais touché à tout ce qui est un peu nouveau.
- Mais vous ne vous dites pas : ‘J’ai perdu mon temps avec toutes ces bêtises’ ?
- Pas du tout. Les vies militantes sont des très belles vies. Pour tout ce que j’ai connu, je n’en vois pas de meilleures. Peut-être ai-je un peu d’illusions, mais alors laissez-moi mes illusions... »

(1)Maurice Kriegel-Valrimont, Mémoires rebelles, Odile Jacob, 1999, p 183.

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