À 87 ans, TOMI UNGERER a dévissé son billard

Tomi Ungerer, si je deviens aveugle un jour…

Le

Cet article est en accès libre grâce aux abonnés modestes et géniaux, mais…

…sans publicité ni actionnaires, Là-bas si j’y suis est uniquement financé par les abonnements. Sans les abonnés, il ne nous serait pas possible de réaliser des émissions et des reportages de qualité. C’est le prix de notre indépendance  : rejoignez-nous  !

Je m'abonne J'offre un abonnement

Tomi Ungerer, Les Trois Brigands, 1961

Tous les enfants et les anciens enfants connaissent par cœur ses livres et ses dessins. Il en laisse des milliers. Cheveux blancs, chapeau noir, gueule superbe, et cette dent qui se débine, les médias en boucle saluent l’artiste Tomi Ungerer, le « conteur engagé [1] ». Mais engagé dans quoi ? En hommage fraternel, voici la réponse en quelques dessins qui redonnent du goût au mot « subversion ».

Même mourir, ça l’intéressait. La mort, l’absurde, le sexe, tout ça l’intéressait. La mort, c’était au début, la mort de son père quand il avait trois ans, l’absurde, c’était ensuite, son Alsace qui devient nazie, le sexe, c’est toute sa vie. Et tout ça, c’est dans ses livres et ses dessins. On connaît tous ses superbes albums pour les enfants, mais on connaît moins le reste de l’œuvre du « conteur engagé », comme le répète les médias.

Engagé, mais engagé dans quoi ? Au moins dans deux combats, la guerre et le cul. On ne dit pas comme ça, on dit « érotique ». Les meilleurs de sa génération ont livré une sacrée bataille contre le puritanisme coincé qui dominait après la guerre. Tomi Ungerer n’y est pas allé de main morte contre les pudibonds. Fantasmes sado-masos, machineries érotiques mécaniques, ou bien la franche poilade avec les bacchanales (anales ?) pleines de girondes mamelues et de gaillards incertains. Ou encore pour les virtuoses, l’indispensable Kamasutra des grenouilles.

Les vertueux gardiens de l’ordre moral, de droite comme de gauche, réprouvaient bien fort ces bestialités dégradantes. Mais comme on sait, le printemps a fini par l’emporter et l’on gambada sur la lambada. On oublie trop ce que l’on doit aux pionniers de cette émancipation. Aujourd’hui, le puritanisme montre à nouveau ses ciseaux chafouins. Le politiquement correct gagne du terrain. Il est donc urgent de (re)découvrir l’œuvre « sulfureuse » de Tomi Ungerer.

Tomi Ungerer, S.M. Totempole, Le Cherche Midi Éditeur, 2000

Un de ses autres engagements fut le mouvement contre la guerre au Vietnam. Il vivait alors à New York, et ses dessins contre la guerre qu’il imprimait lui-même lui ont valu d’être interdit aux États-Unis pendant plusieurs années !!

Mathias Grünewald, retable d’Issenheim (détail)

Ainsi, lui qui, depuis sa jeunesse, était toujours aussi bouleversé par le retable d’Issenheim avait, inconsciemment ou non, établi un lien de compassion et de révolte entre le Christ de Grünewald et le peuple vietnamien, tous deux martyrs de deux empires semblables.

Reste l’absurde. Admettre l’absurde. Admettre qu’on ne peut tout savoir et tout comprendre, mais qu’il y a dans l’absurde une source inépuisable d’inspiration, il y voyait une consolation.

Reste aussi le talent. Il conseillait de sortir de l’ordinaire en évitant la perfection. Une chose curieuse, disait-il, que les talents. Oubliez de les réveiller, et ils sommeillent pour l’éternité.

Mais la chose la plus précieuse et la plus fragile que Tomi Ungerer puisse transmettre, c’est un humour, noir, foisonnant, généreux, joyeux, élégant et désespéré, et qui tient dans cette phrase, alors qu’il avait perdu la vue de l’oeil gauche : « si je deviens aveugle, il me restera toujours la pâte à modeler et la masturbation [2]. »

Tomi Ungerer, « Révolution française 1789 - La conception de l’Empire », 1989

Daniel Mermet

C'est vous qui le dites…Vos messages choisis par l'équipe

Les bouquins de LÀ-BASLire délivre

  • Voir

    La bibliothèque de LÀ-BAS. Des perles, des classiques, des découvertes, des outils, des bombes, des raretés, des bouquins soigneusement choisis par l’équipe. Lire délivre...

    Vos avis et conseils sont bienvenus !

Les Rendez-vous des Repaires

  • Qui sont ces gilets jaunes ? Que veulent-ils au juste ? Jusqu’où iront-ils ? Et bien, venez leur poser la question ! Le Café repaire d’Angers vous invite à venir les rencontrer mardi 26 mars.

  • Laurent et Oliv’, deux beaux perdreaux matures rebelles, en manque de "repaires" dans leurs Yvelines verdoyantes, se lancent dans la crétaion d’un repaire. Pour ce faire on vous propose un premier rendez-vous pour faire connaissance, l’état des lieux et des envies de cette nouvelle aventure, ça ce (...)

  • Café repère du 20ème ! En général, pas de thème défini, chacun vient avec ses propositions et l’envie d’échanger et de partager. Pour celles et ceux qui le souhaitent la soirée se prolonge autour d’une bonne table !

Dernières publis

Une sélection :

Un entretien de Daniel Mermet avec Daniel Bensaïd (2009) Daniel Bensaïd : Marx, mode d’emploi Accès libreÉcouter

Le

« À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » Telle fut l’utopie de Marx et Engels, une utopie toujours partagée par des millions de femmes et d’hommes, mais une utopie qui fut souvent récupérée, détournée et pervertie. Maintes fois jeté dans les poubelles de l’histoire, Marx revient aujourd’hui dans la lutte contre la violence capitaliste. Le bicentenaire de sa naissance fournit l’occasion de (ré)écouter ces deux émissions de 2009 avec Daniel Bensaïd, auteur de Marx, mode d’emploi, avec des illustrations de Charb (La Découverte, 2009).

Les prisons sont pleines mais elles sont vides de sens. Un rapport sur l’horreur carcérale PRISON, t’es moins qu’un rat AbonnésVoir

Le

On marche dans la merde de rat dans la prison, il y en a partout, on est bouffé par les poux et les punaises de lits, la bouffe est pourrie, on est neuf par cellule, on se fait cogner par les surveillants.

Cette fois, c’est la prison de Fresnes qui fait l’objet d’un rapport explosif. Nous recevons Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, et Yoan Karar, surveillant membre du Syndicat National Pénitentiaire FORCE OUVRIÈRE.

À La Courneuve, les « gilets rouges » de la CGT réinventent un service public au service du public AbonnésÉcouter

Le

« L’électricité, c’est la vie, et nous, on est des "gilets rouges" ! » La formule est de Nicolas Noguès, un militant CGT. Avec des collègues syndicalistes, il occupe une ancienne boutique EDF à la Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Leur opération a débuté le 14 novembre 2018, soit trois jours avant le premier acte des « gilets jaunes ». Alors c’est vrai, c’est moins spectaculaire. Et du coup, il y a moins de journalistes pour couvrir l’événement. Pourtant, là aussi, dans ce coin du 93, il est question de proximité et d’accès aux services publics pour des usagers sacrifiés sur l’autel de la dématérialisation.