Radio France en grève illimitée

RADIO FRANCE N’EST PAS UNE MARQUE, MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Le , par Daniel Mermet

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© Dessin : Daniel Mermet, 2014

« Je ne suis pas journaliste, je ne suis pas un homme de radio, je suis un manager. » C’est ainsi que s’est présenté Monsieur Mathieu Gallet, lors de sa nomination à la tête de Radio France en mai 2014. Tout était dit. C’est bien ce management que ceux qui font Radio France rejettent aujourd’hui. Lors de l’AG du 20 mars, au détour d’une phrase, Mathieu Gallet parle de Radio France « qui est une marque ». Sifflets, huées, cris des 600 salariés serrés dans la salle. Surprise hébétée de Mathieu Gallet. Tout le conflit est là. Deux idéologies s’affrontent, deux cultures politiques, deux politiques culturelles. L’émancipation ou la consommation. Ces enjeux ont une histoire. Voici dans sa version intégrale un article de Daniel Mermet publié dans le Monde Diplomatique de mai 2014.
Deux choses tétanisent les dirigeants de Radio France : les enquêtes d’audience, reflet d’une logique commerciale, et la nomination de leur président, effectuée sous influence politique. Informer, instruire, divertir : les termes du triptyque fondateur de la radiodiffusion publique ont connu des fortunes diverses. Il y a 70 ans, à la Libération, le troisième ne supplantait pas les deux premiers.

Les auditeurs reviennent toujours. On pourrait graver cette phrase en lettres d’or sur la maison de la Radio. Quand l’audience décline, quand un président arrive, quand un humoriste se fait virer, quand l’actualité ne fait pas recette, il y a toujours une voix placide dans l’ascenseur pour dire, « Bah, les auditeurs reviennent toujours ! ». Un directeur se demandait même un jour ce qu’il faudrait faire pour que les auditeurs s’en aillent vraiment une bonne fois pour toutes.

Pour France Inter, la première radio de Radio France, deuxième radio généraliste du pays avec plus de cinq millions d’auditeurs chaque jour, l’audience en effet semble un long fleuve tranquille. Pas plus de trois grosses fâcheries en quarante ans. En 1974, lors de l’éclatement de l’ORTF, en 1981 avec l’arrivée de la Gauche au pouvoir, l’abolition du monopole et l’explosion des radios libres et en mai 2005, avec le referendum pour le TCE où le Non l’a largement emporté alors que la rédaction de France Inter avait milité avec ferveur pour le Oui. A chaque fois les auditeurs sont revenus.

Pourtant , quatre fois par an, la publication des chiffres d’audience par le très opaque institut de sondage Médiametrie distille l’angoisse au long des couloirs de France inter. Surtout vers le bureau directorial. Il s’en échappe des volutes de discours avantageux sur la grandeur du service public et la complexité chez Edgar Morin, mais en vérité tout se réduit au seul et unique tracé d’une flèche vers le haut ou vers le bas.

A la machine à café, journalistes et petites mains dénoncent rituellement le système douteux des enquêtes d’audience Médiamétrie, dont sont actionnaires les grandes radios privées afin de fixer leurs tarifs publicitaires ce qui ne concerne pas la radio publique qui est affranchie de cette contrainte, mais qui pourtant est également actionnaire de cet institut.

Incapable d’affirmer sa différence en lui redonnant un sens et une ambition, la radio publique, a fini par s’aligner sur la loi du marché. Imaginez un cheval libre, pouvant aller et courir à son gré à la découverte des grands espaces et qui faute d’esprit et de désirs, viendrait s’aligner auprès des chevaux de labour creusant leur sillon monotone pour le compte d’une société lucrative sans but. Le chiffre d’audience Médiamétrie est devenu le seul critère et le seul but de France Inter. Seule compte la quantité. Le Beaucoup a tué le Pourquoi. Les rebelles de la machine à café l’affirment haut et fort, toutes les grandes conquêtes de l’esprit, toutes les grandes émancipations collectives , apparaissent d’abord minoritaires et subversives. Dans les idées, comme dans l’art, comme dans la politique. Avec Médiamétrie , pas de Galilée, pas de Van Gogh, pas d’Einstein, même pas un Desproges. Et Roland Barthes, sa flèche elle monte ou elle descend ? Le principe du business a contaminé les valeurs du service public de la radio et va lui faire la peau comme la Poste, la Santé , l’Assurance sociale, la banque populaire, l’ enseignement, la recherche…

De la différence à la distinction

Partout l’Eglise de Chiffrologie étend son règne. A Radio France, quatre fois par an, devant un aréopage pénétré, des chiffres magiques sont projetés sur un écran, interrogés et savamment interprétés selon des rites incantatoires empruntées aux antiques devins qui scrutaient le vol des oiseaux ou les entrailles des poulets et donnaient un avis qui bienheureusement, venaient confirmer les ordres toujours exquis de l’Empereur.

Certes, on fait de la radio pour être écouté et il est nécessaire de connaitre la réponse du public. Mais tout autre mode d’évaluation de l’audience a été abandonné. Qualité, utilité, service, débat sur avec le public. D’autres enquêtes sont possibles pour mener le navire vers les grands horizons.

« Ecoutez la différence » tel était le slogan de France Inter à la fin des années 70. Doctement, le directeur expliquait alors qu’il s’agissait de la différence entre un client et un citoyen. Les radios privées s’adressent à un client, les choses sont claires. La radio publique elle, s’adresse à un citoyen. Cette différence tient en deux mots, l’ambition et l’obsession. Avoir l’obsession de l’audience c’est le secteur privé, avoir l’ambition de l’audience c’est le service public. Applaudissements garantis.

« La différence » . La formule a été reprise récemment, plus de trente ans après. Mais c’était une toute autre différence. C’était la distinction. Ecouter France Inter vous distingue du commun des mortels. L’ancien directeur, Philippe Val, l’affirmait clairement, « France Inter ça se mérite, c’est pas beauf, pas démago, pas vulgaire ». Comme naguère dans nos colonies, ce directeur s’était senti investi d’ une mission civilisatrice à laquelle il avait cependant donné des limites très nettes « La meute m’emmerde et j’emmerde la meute » (Télérama)

Ce mépris marque une rupture avec ce « grand public » que constitue les auditeurs de France inter. Dans un message (décembre 2013) un auditeur de Marseille mettait en évidence l’élitisme de cette radio. « C’est une radio généraliste, donc elle est censée traiter de tous les sujets. J’ai passé en revue pas moins de 55 émissions différentes. Si l’on exclut les tranches d’information, on s’aperçoit vite que presque tout les programmes sont au service exclusif de l’industrie culturelle. Si vous êtes chanteur, musicien, acteur, metteur en scène, écrivain, vous avez une petite chance que l’on parle de vous ou de votre univers artistique. Pas moins de dix émissions sur la musique, au moins huit magazines multiculturels, le cinéma, le théâtre sont gâtés, mais la science, l’histoire, l’économie ne sont pas oubliées, de même que nos amis les bêtes, la grande cuisine et le sexe à minuit. L’auditeur cultivé et diplômé est donc choyé. Mais les sujets qui préoccupent au plus haut point les citoyens ont-ils leurs émissions ? Quid de l’emploi et du travail, de la santé et de la protection sociale, du logement par exemple ? Ah, si, le dimanche, entre 13 :20 et 13 :30, le magazine Périphérie traite de banlieue et de ceux qui y vivent ! La voix est libre, mais l’élitisme la rend inaudible au plus grand nombre »

Un autre auditeur affirmait qu’un étudiant en sociologie qui aurait pour sujet « La petite bourgeoisie culturelle parisienne » pourrait faire toute son étude en écoutant seulement France Inter une journée à travers ceux qui parlent et ce dont ils parlent, c’est à dire leur univers culturel, leurs codes, leur monde social. Une sorte de confiscation. A l’image de Paris, on peut parler de la « gentrification » de cette radio, alors même que le cahier des charges de Radio France (art. 5-1) stipule que « La société veille à ce que les programmes donnent une image la plus réaliste possible de la société française dans toute sa diversité. Elle accorde également une attention particulière au traitement à l’antenne des différentes composantes de la population »

On en est loin et on s’en éloigne. Les ouvriers qui sont 10% de la population sont invisibles à la télévision (de 0 à 3%). En revanche les professions libérales et intellectuelles supérieures qui constituent 7% de la population, sont représentées de 62 à 80%. (INSEE 2012)

Et encore, si ouvriers et employés sont visibles c’est dans les émissions de jeux ou dans les émissions de télé réalités non pas sur ces hauts plateaux où l’on parle du vivre ensemble ou de gestation médicalement assistée.

De la même façon, France Inter construit une image fausse de la société par rapport aux structures sociales réelles. De même que la propagande soviétique éliminait grossièrement les indésirables de la photo officielle, on assiste ici à l’élimination des catégories disgracieuses : demandeurs d’emplois, retraités, femmes au foyer ou encore « jeunes des quartiers » Ce mépris profondément ressenti, se traduit par un rejet des médias et des journalistes dans les quartiers populaires. Pour plus de 65% des Français (surtout chez les jeunes) les journalistes sont incapables de résister aux pressions de l’argent, des partis politiques et du pouvoir (étude TNS Sofres La Croix, février 2014) Un rejet qui n’est pas sans lieu non plus avec le vote Front National.

Mais, bah, les auditeurs reviennent toujours !

Jusque là, c’est vrai. Malgré tout, les infidèles sont toujours revenus à la maison. A cet enviable phénomène on trouve des explications. La qualité, le talent, le génie du directeur, le lien passionnel des Français avec leur radio publique... Mais la première raison c’est qu’ « Il n’y a pas de publicité ». Or toutes les études montrent que les Français sont clairement publiphobes.

Mais pourquoi pas de publicité ? Parce que Radio France est financé par la redevance. Non pas par un quelconque impôt mais par une redevance clairement affectée à l’audiovisuel public et dont une partie est attribuée à Radio France. 650 millions d’Euros chaque année, 4 300 collaborateurs permanents, dont 700 journalistes, sept radios nationales. Premier groupe radiophonique français avec 13 millions d’auditeurs quotidiens et une bien belle voiture avec chauffeur pour le Président.

Le Président d’une bien belle société de service public.

Ressources humaines, ressources techniques et budgétaire, un exemple parfait si vous devez défendre le service public. De plus , ici on ne redoute pas les effets de la mondialisation, ni des des diktats de Bruxelles. Beaucoup d’atouts donc pour élaborer des politiques ambitieuses et créatives dans tous les domaines, le profit n’étant pas notre but.

Mais alors quel est votre but ?

Voilà une question bien embarrassante. Pour tout dire, là, tout de suite, comme ça, nous n’avons pas de réponse. Il y avait sans doute un but autrefois, mais il aura été perdu en chemin. Ce but ne peut se limiter à l’audience, à la seule quantité de paires d’oreilles récoltées, chacun en convient la main sur le cœur avec une moue de dégoût. Mais alors quoi d’autre ?

Tout est possible. Cette grande radio publique est un patrimoine et une chance encore préservée avec des ressources humains remarquables, des ressources techniques et budgétaires qui permettent projets et audaces. Les complotistes de la machine à café parlent plus bas. A chaque rentrée, chaque Président, ne manque pas de rappeler, (en citant Albert Camus, Spinoza, Platon et Jean-Marie Cavada ) que Radio France c’est la première offre radiophonique du pays et la première entreprise culturelle en Europe. Un frisson de fierté parcourt l’assistance. Oui, mais quel est le but ? Le Président, ( citant Montaigne, Roosevelt et Bernard Guetta ) rappelle alors les trois grandes missions du grand service public, « Informer, Eduquer, Distraire ».

Trois grandes étiquettes sur trois grandes valises.

Et qu’est-ce qu’il y a dans vos valises ?

Ah, le Président est déjà reparti. L’assistance s’achemine vers le buffet. Passant par là, l’enfant qui ailleurs, avait fait remarqué que le Roi était nu, découvre alors que les valises sont vides.

© Dessin Daniel Mermet

En décembre 2013, le cinquantième anniversaire de France Inter et de la maison de la Radio a fourni pour beaucoup une rare occasion de découvrir les archives de leur propre histoire.

Les experts de 1963 prévoyaient que la télévision allait réduire la radio à un simple fond sonore. Pourtant dans son allocution inaugurale le président de la République, Charles de Gaulle, voyait là, une grande cause :

« Comme ce qui est utile aux âmes ne l’est qu’en vertu d’une grande cause et comme nous avons choisi la nôtre, il faut que la radio française, tout en captant sans parti pris et en répandant sans exclusive les courants de l’événement, de l’art, de la science et de la politique, concoure à la liberté, à la dignité et à la solidarité des hommes » *

Au moins y avait-il du souffle dans les grandes valises.

Mais en vérité la radio publique était née vingt ans auparavant, fille de la Résistance et du Conseil National de la Résistance, il y a 70 ans cette année, très précisément, le 20 août 1944. Cette date est beaucoup moins évoquée c’est pourtant la source et le socle de cette histoire.

Il faut revenir à ces journées du mois d’août 1944 qui ont précédé la libération de Paris. Au bout de cinquante mois de honte, quartier par quartier, Paris se libère « par lui même ». Mais pas encore. Derrière les volets , les cris de joie attendent encore dans les poitrines. On tire, on tue, on fusille encore, on prend la pose aussi, on retourne sa veste, on meurt vraiment, on arrache les écriteaux en allemand, les drapeaux vont jaillir.

Ceux qui condamnent toujours toute forme de lutte armée dans le monde , oublient ce qu’ils doivent aux anonymes de cette guérilla populaire de Paris. Le gamin sur la barricade, la jeune femme à la mitraillette, les francs-tireurs dans la Citroën rue de Rivoli, le G.I. au sourire Hollywood et aussi la balle qui traverse le crâne du milicien fuyant par les toits, l’Allemand et sa dernière cigarette, le lynchage d’une blonde de bordel et les faux résistants de la 25 ème heure qui seront les plus zélés des épurateurs. Et qui s’en sortiront.

Comme la presse, la radio s’est vautrée pendant quatre ans dans la collaboration. A cette époque la radio est le média le plus puissant au monde. L’aile de la liberté et l’arme du crime. « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand » la chansonnette du grand Pierre Dac se fredonne lèvres fermées dans le couloir du dernier métro.

Le 17 août 1944 , Radio Paris cesse d’émettre. Au 116 avenue de Champs Elysées, les collaborateurs quittent fiévreusement le navire en mettant le feu aux archives.

Au 37 de la rue de l’Université, ils sont quelques uns, qui attendent depuis longtemps cet instant là. Quelques jeunes résistants planqués dans un studio de radio. C’est le Studio d’Essai de la Radio Nationale de Vichy. Oui, de Vichy ! Tout en travaillant là, ils ont constitué clandestinement une groupe de résistance en 1943, à l’initiative de Jean Guignebert, le Comité de Libération de la radio, dont fait partie un certain Pierre Schaeffer, en liaison avec la résistance intérieure. Dans le ventre même de l’ennemi, ils résistent. Leur but est d’assurer la relève le moment venu.

Le 18 août, profitant de la débandade, ils ont pris possession des locaux et ils ont tout mis au point, micro, antenne, matériel. L’ennemi est encore là autour, dans la rue, sous les fenêtres, des tirs résonnent, des chars au loin, des sirènes.

Le 20 août sera le grand jour. Grâce à un émetteur clandestin mis en place par le réseau de résistance des PTT, ils vont diffuser pour la première fois. L’émotion est à son comble. A 22h30 voici la Marseillaise. La première à la radio depuis l’armistice de 1940. Quatre ans. Puis, pour la première fois, la voix d’un homme annonce : « ICI… LA RADIODIFFUSION DE LA NATION FRANCAISE ».

Ce sera ce soir là, la seule phrase prononcée sur cette Marseillaise.
Il est 22 heures 31, c’est l’heure exacte de la naissance de notre radio, le 20 aout 1944, un dimanche.

La voix c’est celle Pierre Crénesse, journaliste et reporter de radio. La Radiodiffusion de la Nation Française, la RNF, deviendra la RDF puis la RTF puis l’ ORTF, puis Radio France. Radio France est donc issue tout droit de la Résistance, voilà son ADN, voilà son souffle initial basé sur le programme du Conseil National de la Résistance qui imposait « La liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères »

De quelles influences étrangères parlent le CNR ? Celle de l’occupant nazi en déroute ? Celle de l’URSS ? Ou bien plutôt celle du sauveur américain ? Pour ce qui est de l’indépendance à l’égard de l’Etat, l’histoire montrera que le cordon ombilical n’a jamais été vraiment tranché ! En revanche, même si le pouvoir exécutif a toujours gardé le contrôle du budget, l’indépendance à l’égard des puissance d’argent a tenu jusque là. Et voilà pourquoi il n’y a pas de publicité, et voilà pourquoi les auditeurs reviennent toujours.

© D.M.

C’est la raison majeure mais pas la seule. Par la redevance, Radio France appartient à tous. C’est un bien commun. Alors que depuis trente ans, de la Poste à la Santé, de l’éducation aux transports, de l’eau aux banques populaires, tout est offert à la spéculation, Radio France devient le symbole sonore de l’attachement des Français au Bien Public, en écho surement à sa jeunesse résistante.

Mais sous le ciel plombé de la crise, certaines fines oreilles affirment entendre le sifflement de la faux de la mort des services publics qui s’approchent.

Radio France, menacé ? On ne sait pas. On ne sait pas grand chose de cette maison, ni de la radio en général. Quatorze millions d’auditeurs par jour, et aucune critique. Il y a des critiques à la radio mais aucune critique de la radio. Trop volatil ? Trop plébéien ? Historiens et chercheurs n’ont jamais accordé beaucoup d’intérêt à ce média pourtant mêlé à la vie de milliards d’hommes dans le monde. En France quelques universitaires tenaces, quelques valeureux ouvrages, des sites intéressants, mais bien peu devant l’énorme puissance de ce média dans la fabrique quotidienne de l’opinion, sur la sensibilité, sur le conformisme, sur le langage, sur l’imaginaire, sur ce prodigieux moyen d’éducation populaire pour lutter contre la fracture culturelle, pour favoriser l’émancipation collective et l’épanouissement individuel…

En interne, on est peu enclin à la contestation. Journalistes comme producteurs. Les uns parce qu’ils jouissent d’une situation convenable qu’ils ne trouvent aucun raison de compromettre, les autres parce qu’ils sont précaires et que la précarité conduit à la docilité. Les uns redoutent le placard, les autres c’est la rue. En attendant qu’il soit minuit dans le siècle chacun voit midi à sa porte.

De l’extérieur ? Guère plus. Un article ça et là, une brève promotion, et silence radio. Aucune enquête approfondie, aucune analyse des contenus, aucun projet, aucun débat de fond. L’Education nationale fait l’objet de débat et de réformes constantes. Rien de tel pour Radio France qui s’adresse pourtant à plus de dix millions d’auditeurs chaque jour et joue un rôle majeure sur la culture et l’éducation de tout un pays. Pourquoi ? Du côté des experts et des intellectuels professionnels chacun à une œuvre en cours, un film ou un livre en promotion et n’a pas trop envie de mordre la main d’une radio où la phrase la plus prononcée dans une journée est « Et je rappelle le titre de votre livre ».

Dans le tout premier reportage de la Radiodiffusion de la Nation Française, le 21 août 1944, en direct place de la République au milieu des tirs et des barricades. Il faut se mettre à l’abri pour faire entendre la voix de Georges Bidault parlant au nom du Conseil National de la Résistance, entrecoupé par des rafales toutes proches. D’emblée cette radio est dans la vie dans le battement de l’histoire, avant les discours et les commentaires, elle dit l’inouï, ce qui n’a pas encore été entendu.
Le lendemain, dans l’ivresse de la libération qui vient, le speaker se dit « dument mandaté par le secrétaire général de l’information pour requérir messieurs les curés de faire sonner immédiatement les cloches à toute volée pour annoncer l’entrée des alliés à Paris »
Et aussitôt en effet les cloches se mettent à sonner. Au loin d’abord puis plus proche puis dans tout le ciel de Paris.
Au micro, la voix inquiète et joyeuse ajoute :
« Il faut approcher le micro de la fenêtre ! »

Daniel Mermet
(15 avril 2014)

Cet article a été publié dans LE MONDE DIPLOMATIQUE du mois de mai 2014.

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