
Martine Barrat dans son appartement de l’Hôtel Chelsea, à New York, le 8 juin 2026 (photo : Keith Oshiro/M LE MAGAZINE DU MONDE)
Chère Martine Barrat,
Je ne serais pas surpris que tu ne te souviennes pas de moi, voilà 47 ans que l’on ne s’est pas revu. C’était début juillet 1979 à New York, dans ton petit appartement du légendaire Chelsea Hotel où tu vis toujours à 93 ans. J’ai lu ça dans les articles pour la rétrospective qui t’est consacrée à Arles cet été, dans les Rencontres de la photographie.
Qui t’est consacrée mais d’abord surtout consacrée aux mondes que tu a montrés toute ta vie, sans usurper, sans t’approprier la vie des autres, sans boucher le paysage mais avec empathie et respect. C’est ce que j’avais aimé déjà il y a 47 ans devant tes images. Harlem, le South Bronx, les gangs, la boxe, la dope, les révoltes inattendues, la beauté inaperçue, la vie cabossée mais la vie quand même. Le contraire de cette esthétique de la misère en noir et blanc sur le papier glacé des magazines et des beaux livres pour table basse.
Ta façon d’être et de faire à l’époque, je l’ai retrouvée dans un reportage incroyable que nous venons tout juste de redécouvrir dans les archives de la radio.
C’était un de mes premiers reportages pour Radio France début juillet 1979. Rendez-vous au Chelsea Hotel où tu vivais déjà. Le Chelsea, c’était la légende de toutes les bohèmes glorieuses et déglinguées qui s’y succédaient. Le « dortoir des génies ». De Mark Twain à Janis Joplin, de Kerouac à Bob Dylan, tous y étaient passés et leurs fantômes traînaient encore dans les couloirs autour du patron, le modeste et génial Stanley Bard.

L’hôtel Chelsea à New York (photo : Annie Schlechter)
Mais à l’époque, en 1979, en pleine époque punk, le Chelsea touchait le fond après que Nancy Spungen, vingt ans, la copine de Sid Vicious, s’était fait buter à coups de couteau dans la chambre numéro 100, juste avant que Sid Vicious lui-même ne meurt d’une overdose.

Le Chelsea, c’était Halloween en vrai.
C’est fini, aujourd’hui le Chelsea est devenu un hôtel de luxe international cher et aseptisé. À fuir donc. La future nostalgie se fabrique ailleurs.
Ne reste que toi, Martine Barrat, accrochée dans ton deux-pièces au neuvième étage entre images et nuages.

Martine Barrat, Love avant d’aller au Rhythm Club, elle voulait être sûre que son maquillage soit bien mis, Harlem, 1996

Martine Barrat, Block Party, Harlem, 1992

Martine Barrat, Mamadou a choisi son fauteuil rue Polonceau, La Goutte d’Or, 1982

Martine Barrat, Eric Williams, le champion de domino, Harlem, 1983
Nous avions d’abord enregistré un entretien au Nagra ce matin-là, puis pour continuer nous sommes partis pour le South Bronx à la rencontre de tes copains des gangs qui t’avaient adoptée. Tu étais sans doute la seule femme blanche, appareil photo à l’épaule à pouvoir entrer dans ce ghetto et être chaleureusement accueillie. Sans peur et sans limites, disais-tu de toi même en rigolant. Sauf que, au coin de la rue, avant de prendre le métro, nous avons été bloqués par un énorme incendie qui démarrait. Tout un building en flammes autour de nous. Tu as sorti ton appareil photo, moi mon micro. C’est ce reportage que nous venons de retrouver, 47 ans plus tard.
Je t’envoie ces photos sonores, en hommage, en souvenir et en amitié, en espérant qu’elles te parviennent avant la fin du monde.

