Daniel Mermet

La vérité sur les casseurs

Le

Cet article est en accès libre grâce aux abonnés modestes et géniaux, mais…

…sans publicité ni actionnaires, Là-bas si j’y suis est uniquement financé par les abonnements. Sans les abonnés, il ne nous serait pas possible de réaliser des émissions et des reportages de qualité. C’est le prix de notre indépendance  : rejoignez-nous  !

Je m'abonne J'offre un abonnement

Entre 10 heures du matin et 21 heures, 10 000 grenades ont été tirées dans Paris ce samedi 1er décembre. 900 à l’heure, 15 à la minute, une grenade toutes les 4 secondes contre les mauvais Gilets jaunes.

Les Gilets jaunes, il y a les bons et il y a les mauvais. Les mauvais, on les appelle des casseurs.

Mais qui sont ces casseurs ? Nous en connaissons un. Pas de masque, pas de cagoule, le casseur le plus violent, c’est lui, lui et le petit monde dont il est le fondé de pouvoir.

La France est choquée par cette explosion de violence et de vandalisme. Mais ce n’est rien à côté de la violence des riches, à côte de la violence du président des riches.

Pas de capuche, pas de lunette de piscine, pas de gilet jaune, pas besoin de courir, ni de hurler, leur violence ne date pas d’hier. Leur violence est admise, elle est si naturelle qu’on ne la remarque même plus, mais elle détruit beaucoup plus, depuis beaucoup plus longtemps. C’est d’abord cette violence-là que la lutte des Gilets jaunes a mise en évidence. Ce samedi 1er décembre, la canaille s’en est pris aux beaux quartiers, banques, arc de triomphe, prestige, grand luxe, belles autos, grands parfums, hôtels particuliers. C’est mal, c’est très mal, mais ça change un peu de la Bastille et de Clichy-sous-Bois, non ? C’est violent, mais c’est mille fois moins violent que la violence des fauchés de l’avenue Foch et ça ne date pas d’hier.

À la Chambre des députés, en 1906, Jean JAURÈS parlait de la violence des riches et de la violence des pauvres :

« Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. [...] Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. [1] »

Voilà la violence de Macron, voilà à quoi nous nous sommes habitués jusqu’à trouver ça normal, jusqu’à trouver ça inéluctable et naturel.

Et c’est cette violente inégalité qui soudain est dénoncée, condamnée, combattue, non par des penseurs éclairés, non par des commentateurs de plateaux télé ni par des Youtubeurs en trottinette engagés, non, mais par le peuple.

Oui, ils s’appellent comme ça, les Gilets jaunes, nous sommes le peuple. C’est l’inconscient de la Révolution française qui parle ? Allez savoir. Ça leur permet surtout d’échapper aux étiquettes politiques. Gauche, droite, Marine, Mélenchon, Macron, vote blanc, abstention, peu importe. On ne s’arrête plus à ça. On nous fait croire que c’est ça la politique, mais ça c’est les élections, les élections, c’est pas de la politique, disons que ça vient après. Les Gilets jaunes, c’est le retour de la politique, la seule, l’essentielle : ce qu’il faut pour vivre. C’est ça la politique, c’est simple. Ce qu’il faut pour vivre, chacun le sait, chacun y a droit. Et quand il ne l’a pas, quand il ne l’a plus, quand il craint de ne plus l’avoir, il pourrit. Ça s’entasse, ça ronge, ça fermente, longtemps, des années. Et soudain, on ne sait pas pourquoi, d’un seul coup ça pète, ça sort du tube, et c’est impossible de remettre tout ça dedans. C’est un suicide ou c’est une révolution. Une révolution, c’est quand ça fait ça en même temps pour des milliers, pour des millions qui se croyaient chacun tout seul à vivre comme ça. Très rare, oui. Un genre de miracle, si vous voulez.

C’est avec eux qu’on était samedi, tandis que ça pétait à Paris et un peu partout, Dillah Teibi est allé rencontrer des Gilets jaunes qui tiennent le carrefour à Montabon, dans la Sarthe, vers Le Mans. Tandis que les médias récupèrent et formatent l’événement, et dramatisent jusqu’à la nausée, nous voilà avec eux, avec cette frange de France à l’origine de ce qu’il faut bien appeler donc une révolution. Une révolution qui, c’est sûr, va changer le monde, mais qui les a déjà changés eux, chacun personnellement dans leur vie et dans la solidarité avec les autres grâce à la lutte qui s’invente à chaque instant, chemin faisant, sans grand leader, sans grande organisation, ce qui ne les empêche nullement de rédiger un très judicieux cahier de revendications. Comme disait Mark Twain, « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ». Une idée qui leur va bien.

Daniel Mermet

C'est vous qui le dites…Vos messages choisis par l'équipe

Les bouquins de LÀ-BASLire délivre

  • Voir

    La bibliothèque de LÀ-BAS. Des perles, des classiques, des découvertes, des outils, des bombes, des raretés, des bouquins soigneusement choisis par l’équipe. Lire délivre...

    Vos avis et conseils sont bienvenus !

Les Rendez-vous des Repaires

  • Le repaire de St-Affrique vous invite pour une projection des 4 courts-métrages ’film du mois’ sur le Brésil diffusés sur Là-bas. Rendez-vous ce samedi 27 avril au Lieu-Dit, au 5 bis rue l’industrie. Entrée gratuite (évidemment) !

  • Notre prochain repaire aura lieu le lundi 6 mai. Les intervenants(es) seront des gilets jaunes du centre-Manche : St-Lô, Coutances et Carentan. Ils ont accepté notre invitation et nous les en remercions. Elles et ils pourront témoigner, expliquer leur démarche et répondre à nos questions. (...)

Dernières publis

Une sélection :

ÉPISODE #02 : une nouvelle enquête de nos deux stagiaires Manipulez-nous mieux : Gilets jaunes, au goulag ! AbonnésÉcouter

Le

Cette semaine, nos deux journalistes débutants ont chaussé leur équipement de terrain (casque, brassard-presse, déontologie et courage) pour arpenter les Champs-Élysées et la rue du Faubourg Saint-Honoré. Leur rédacteur en chef leur a passé commande d’un reportage délicat et hautement sensible. Leur angle : « Les Gilets Jaunes, les français comme les médias veulent que cela s’arrête… Vous êtes d’accord, hein ? »

Un entretien de Daniel MERMET avec Monique PINÇON CHARLOT PINÇON-CHARLOT : « LES RICHES AU TRIBUNAL » AbonnésVoir

Le

1995, c’était notre première émission avec les PINÇON-CHARLOT, il y a 23 ans ! Emissions, vidéos, films, livres, B.D, débats, à eux deux, depuis des années, dans les grandes émissions de télés comme dans un café-repaire de LA-BAS, ils donnent des outils pour démonter ce monde et en construire un autre à partir de leurs recherches sociologiques concentrées sur le monde de la bourgeoisie et de l’oligarchie. Démonter la domination des riches et de l’oligarchie, construire l’émancipation et l’égalité, avec une certitude, les mauvais jours finiront. Leur engagement et leur réussite est un formidable encouragement pour cette rentrée. Voilà leur dernier livre, une BD avec Etienne LECROART au dessin. « LES RICHES AU TRIBUNAL. L’affaire Cahuzac et L’évasion fiscale », qu’ils signeront à la tête de l’Humanité !

Un entretien de Daniel Mermet avec Monique Pinçon Charlot

Le premier reportage dessiné de LÀ-BAS ! (5 épisodes) 42 nuances de libéralisme AbonnésLire

Le

En fait, vois-tu, il y a des petits rayons de soleil, même dans les existences les plus mornes. Et c’est heureux.
Regarde par exemple : moi.
Voilà qu’en plein milieu d’une journée morose de chômeur, je reçois un courrier de Pôle. ”Pôle”, c’est Pôle Emploi. Comme on se côtoie depuis longtemps, je l’appelle maintenant par son prénom. Pôle, donc, m’écrit pour me proposer une formation en programmation (...)

GRAND DÉBAT ou GRAND DÉBARRAS ? MACRON INVITE LORDON : C’EST PAS DU BIDON ! AbonnésVoir

Le

« Foulards rouges » ou « gilets jaunes » : que choisir ? Place de la République, sous la pluie, les « foulards rouges » pro-Macron étaient exactement 29. Juste à côté, à la Bourse du travail, ils étaient 800 sur le thème « FIN DU DÉBAT, DÉBUT DU GRAND DÉBARRAS », pour préparer l’ACTE XVIII de ce samedi, avec, entre autres, un appel à LA GRÈVE GÉNÉRALE lancé par Jérôme RODRIGUES, et aussi Frédéric LORDON qui hésite à répondre à l’invitation d’Emmanuel MACRON. Pour vous aider à faire votre choix (en toute objectivité), voici notre reportage express.