On arrête tout, on réfléchit… Un nouveau film de Pierre Carles en libre accès

L’AN 01 : quand Pierre Carles retrouve Gébé

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Pierre Carles a passé son confinement à revoir L’AN 01.

Film « mythique », comme disent les connaisseurs, mais qui date d’un temps révolu qui n’est plus le nôtre. Sauf qu’en replongeant dans l’époque et en redécouvrant le génial et regretté Gébé, l’instigateur de L’AN 01, on découvre une étonnante résonance avec ce que nous vivons aujourd’hui. Bien sûr, dans L’AN 01, l’arrêt de la production est volontaire, alors qu’aujourd’hui elle est subie. Mais Pierre Carles a retrouvé des propos incroyables tenus par des hommes politiques au moment de la publication du rapport du Club de Rome, Halte à la croissance ? (1972). Sicco Mansholt, le président de la Commission européenne de l’époque, prônait carrément la « croissance zéro » à la télévision française.

Le rejet du consumérisme et du productivisme n’a pas cessé au cours des Trente Glorieuses, de même que le refus du travail salarié. L’horreur de « perdre sa vie à la gagner » revenait souvent et on ne manquait pas de citer Paul Lafargue et son « droit à la paresse ». Une fronde qui ne se limitait pas à la petite bourgeoisie libertaire, en 1965 toute la France reprenait le refrain d’Henri Salvador : « le travail, c’est la santé / Rien faire, c’est la conserver ». Dès 1953, Guy Debord proclamait son « ne travaillez jamais » qui allait fleurir en mai 68.

Cette contestation concernait d’abord le gâchis de la vie humaine, mais on commençait à mesurer les limites des ressources et de la croissance. Bien sûr, tout ça n’entrait pas dans les cadres idéologiques de la guerre froide qui dominaient à l’époque. La gauche comme la droite ne sortaient pas de la Sainte Trinité, travailler, produire, consommer, de même que les élites intellectuelles et politiques, de même que le patron, de même que l’ouvrier.

C’est à des bricoleurs sociaux comme Gébé qu’on doit d’avoir fait entendre une autre chanson. Sorti en 1973, L’AN 01 fit plus de 500 000 entrées, des milliers de débats et des millions de rêves éveillés qui peuvent se rallumer n’importe quand pour mettre le feu à la plaine.

De cette époque, les élites médiatiques ont construit une histoire avec d’un côté des étudiants, plutôt enfants de bourgeois qui jouaient à la révolution en attendant de devenir notaires, et d’un autre côté des ouvriers obtus encadrés par leurs syndicats, écoutant Jean Ferrat. Mais il existait une autre catégorie qui n’entrait plus dans ces casiers-là, et dont Gébé fut un des exemplaires vivants. Des gens souvent issus de la classe populaire mais qui – volontairement ou non – avaient échappé à l’usine et au travail salarié. Pas non plus des universitaires ou des intellos dont ils savaient trop peu de choses pour se laisser intimider et déposséder de leur propre capacité à accéder aux sommets des grandes idées.

Souvent enfants d’ouvriers, ils avaient bénéficié de l’ascenseur social et d’un souffle d’éducation populaire qui existait encore dans l’enseignement. Ils fuyaient le boulot mais ils le connaissaient, ils avaient vu leur père se casser le dos et souvent eux-mêmes étaient passés par là. Tous les jetables du monde n’ont qu’une devise : s’en sortir. Oui mais eux, ce n’était pas à n’importe quel prix. Ils préparaient la grande évasion en se bricolant une culture de bouts de chanson, de bouts de cinoche, de bouts de bouquin, de bouts de boulot, de bouts de ficelle. Ça a donné des Coluche, des Depardieu, des Cavanna, des Miou-Miou, des Jacques Higelin, pour les plus illustres, mais il y en a eu beaucoup d’autres. Et ça a donné l’étonnante poésie de Gébé, oui, c’est ça, un étonnement. Il appelait ça un « pas de côté ».

Né dans la banlieue de Paris, Gébé avait d’abord travaillé à la SNCF comme dessinateur industriel. Il a proposé des dessins pour le journal de la SNCF au titre formidable, La Vie du rail, ce qui allait au contraire lui permettre de dérailler et de se retrouver dans l’aventure d’Hara Kiri, avec une bande de bricoleurs de son acabit. Sans qu’ils en aient vraiment conscience, leur manière de voir se retrouvait un peu partout dans le monde, au point que les pouvoirs s’inquiétèrent sérieusement devant ces ingouvernables et commencèrent à fabriquer des muselières à grande échelle. D’autant qu’en 1971, dans un congrès à Épinay, à la tribune, une voix forte lançait : « celui qui n’accepte pas la rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, ne peut être adhérent au parti socialiste. » C’était un certain François Mitterrand. Dix ans plus tard, il était élu, la gauche était au pouvoir. Il avait eu un drôle de concurrent, un certain Coluche, soutenu par un drôle de sociologue, Pierre Bourdieu. Après une brève parenthèse, dès 1983, les socialistes retournaient leur veste et le néolibéralisme gagnait la France et le monde. La crise du Covid-19 est un gentil préambule au bouleversement qui vient. Et là, la phrase qu’il ne faudra surtout pas prononcer, c’est : « on vous l’avait bien dit il y a plus de cinquante ans ».

Daniel Mermet

Dans la bande dessinée L’AN 01, Gébé avait imaginé au tournant de 1970 un moment historique fort singulier : soudain, «  on arrête tout, on réfléchit…  »

Dans quel but ? Prendre le temps de redéfinir nos besoins et, en conséquence, déterminer ce qu’il faut produire pour les satisfaire. Revoir nos aspirations et nos désirs, revisiter de fond en comble le régime de production des biens et produits. Examiner nos vies, les reprendre en main. Et de poursuivre par un «  et c’est pas triste  », comme on peut s’en apercevoir dans le film du même nom réalisé par Jacques Doillon. On y découvrait les formes revêtues par cette utopie aux accents de fable écologique, et dans laquelle était prônée avant l’heure une sorte de décroissance joyeuse et décomplexée.

La même année, en 1972, ce ne sont pas des artistes et des saltimbanques, mais des industriels et des scientifiques réunis sous l’égide du Club de Rome qui, s’appuyant sur le rapport Meadows, amenaient les journalistes de télévision et une partie de la classe politique à questionner l’utilité de la croissance économique. À l’heure où nous assistons, sidérés, à une paralysie inédite de l’économie, où la production et la consommation se sont effondrées en raison du confinement des populations, n’est-ce pas le moment de remettre au goût du jour bon nombre de ces questionnements ?

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