PREMIERS DE CORVÉE : SIX RENCONTRES DANS LE NEUF-TROIS (03/06)

Karri, 49 ans, caissière dans un Franprix à Saint-Denis

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Les bourgeois et les artistes ont fui vers la campagne et la mer, tandis que dans le neuf-trois, les pompes funèbres sont débordées pour « excès de mortalité exceptionnel ». Le COVID-19 met partout à nu la violence des inégalités sociales. Aide-soignantes, livreurs, caissières, éboueurs, saisonniers, routiers sont applaudis en attendant une augmentation et une inversion de la hiérarchie des rôles et des salaires. Pourquoi pas ? Car de qui avons-nous besoin ?

Une infirmière ou un publicitaire ?
Une caissière ou un trader ?
Un éboueur ou un spécialiste de l’optimisation fiscale ?
Un ramasseur d’asperges ou un BHL ?
Une aide-soignante ou une reine d’Angleterre ?

En attendant votre réponse, voici six rencontres, six portraits, six tranches de vie, dans le neuf-trois là où, aujourd’hui, la mort frappe le plus fort.

(photo : Magali Bragard/LÀ-BAS SI J’Y SUIS)

03/06 : Karri, 49 ans, caissière dans un Franprix à Saint-Denis

« Bien sûr, je m’inquiète. Dans le magasin, j’entends la radio du matin au soir, avec les mauvaises nouvelles, donc je m’inquiète pour tout le monde, pour la familles de mes collègues, pour la famille de mon patron, pour la mienne. Mais il faut bien que je travaille. J’ai toujours été présente au poste. Je vois pas pourquoi je resterais à la maison maintenant. Franchement, je ne prends pas ça à la légère mais mon travail, il m’aide aussi à me changer les idées. Rester à la maison des jours et des jours en étant inquiète, ça serait encore pire. C’est une chance de travailler. Avec les autres caissières, on s’entraide en rigolant, on essaye de passer des bons moments ensemble, même si on travaille. Et puis les clients ont plus de respect depuis le coronavirus. Dans la file d’attente, les gens font pas de bruit, se bousculent pas les uns les autres, c’est nouveau ! Des gens nous disent des petits mots, des "bon courage", des "ça va aller". D’habitude, c’est juste "oui", "non", "au revoir" et c’est tout. Quelques personnes m’ont dit "c’est courageux d’être là", plutôt des clients de la matinée, ils sont plus calmes et plus tranquilles que les autres.

Quand j’ai entendu les gens applaudir le soir, je savais que c’était pour les hôpitaux mais je me suis demandé : "pourquoi pas pour nous aussi, les caissières ?". Si on n’était pas là, la nourriture, elle ne pourrait pas arriver chez les gens comme ça !

Au début, les gens ont acheté des pâtes mais ces derniers jours, ils font des stocks de tout ce qui est hygiène, sanitaires, mouchoirs, etc. Mais pour moi, le meilleur remède, c’est la prière. Dans mon cœur, je récite toujours un mantra parce que je suis indienne de l’île Maurice. Je récite aussi des mantras pour mon travail.

Depuis le début, ma responsable a pris ça très au sérieux et elle nous a trouvé des gants et des masques très vite. Ça m’a rassurée parce que je suis très maniaque, je fais très attention à l’hygiène. Nous, à l’île Maurice, depuis l’enfance, on sait qu’il faut se laver les mains à chaque fois, pour chaque chose, en rentrant à la maison, avant de manger, tout le temps. Avec de l’eau. C’est très important.

S’il m’arrive quelque chose, je préférerais être à l’île Maurice, il y a toute ma famille là-bas. Ici, je n’ai que mon mari. Il travaille lui aussi dans la boutique, mais on a chacun son travail, chacun son emploi du temps. Quand j’appelle ma famille, je ne sais pas quoi leur dire à propos de l’épidémie, ça reste dans l’estomac, ça ne peut pas sortir. Parfois j’ai l’impression que c’est la fin du monde, qu’on va se quitter comme ça, sans se revoir.

Hier, on a entendu à la radio qu’une caissière du Carrefour était partie. 52 ans, c’est triste. Je la connaissais, comme beaucoup de monde ici d’ailleurs. Souvent, je faisais mes courses là-bas quand j’avais ma matinée. Elle était très aimable, très gentille, très patiente avec tout le monde. Une cliente m’a dit ce matin qu’elle la connaissait et qu’elle l’aimait beaucoup, puis elle a rajouté qu’elle m’aimait aussi. D’habitude, on n’exprime pas ce genre de choses. Ça m’a fait chaud au cœur. Et ça donne du courage pour continuer à travailler.

Avant d’être caissière, j’ai été dans les hôtels. Quand j’ai eu mes papiers, j’ai aimé être caissière mais on espère toujours quelque chose de meilleur. Un bon métier. Un métier au chaud. Ici, il caille tout le temps ! Un métier dans les voyages, comme à l’aéroport, où on voit du beau monde. Caissière, c’est très fatigant, toujours speed, toujours dans le stress. Il ne faut pas faire d’erreur sur les tickets, de l’argent en plus, de l’argent en moins, tout peut arriver tout le temps. Toujours faire attention à l’argent, c’est très stressant.

J’espère que le virus finira rapidement. Après la peur, les gens, ils seront tellement contents de revivre une vie normale ! Ça sera comme une deuxième vie. J’espère pour tout le monde et pour moi aussi qu’ils seront plus respectueux les uns avec les autres… I hope so ! »

(photo : Magali Bragard/LÀ-BAS SI J’Y SUIS)

photos et propos recueillis par Magali Bragard

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