PREMIERS DE CORVÉE : SIX RENCONTRES DANS LE NEUF-TROIS (02/06)

Habib, 35 ans, employé de boulangerie à Pantin

Le

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Les bourgeois et les artistes ont fui vers la campagne et la mer, tandis que dans le neuf-trois, les pompes funèbres sont débordées pour « excès de mortalité exceptionnel ». Le COVID-19 met partout à nu la violence des inégalités sociales. Aide-soignantes, livreurs, caissières, éboueurs, saisonniers, routiers sont applaudis en attendant une augmentation et une inversion de la hiérarchie des rôles et des salaires. Pourquoi pas ? Car de qui avons-nous besoin ?

Une infirmière ou un publicitaire ?
Une caissière ou un trader ?
Un éboueur ou un spécialiste de l’optimisation fiscale ?
Un ramasseur d’asperges ou un BHL ?
Une aide-soignante ou une reine d’Angleterre ?

En attendant votre réponse, voici six rencontres, six portraits, six tranches de vie, dans le neuf-trois là où, aujourd’hui, la mort frappe le plus fort.

(photo : Magali Bragard/LÀ-BAS SI J’Y SUIS)

02/06 : Habib, 35 ans, employé de boulangerie à Pantin

« C’est très dur. Notre boulangerie est juste en face du RER et y’a plus personne qui passe. On a déjà perdu 80 % de notre chiffre. On était six à travailler, maintenant on n’est plus que quatre. Je me demande ce qui va se passer. Les boulangeries, on est obligé de rester ouvert. On peut pas fermer et avoir le chômage. D’habitude, on vend beaucoup de sandwiches, beaucoup de formules déjeuner aux gens qui travaillent dans le quartier, il y a des bureaux partout autour. Mais maintenant, on vend quasiment que du pain. Tous les bureaux ont fermé. Toutes les boutiques ont fermé. Y’a plus que nous d’ouvert. On reste ouvert mais on vend presque plus rien. Regardez les vitrines. D’habitude, c’est plein de gâteaux, de quiches, de salades, de flans. Là ,j’ai quoi ? Quatre ou cinq sandwiches, quelques tartes. Et même comme ça, on doit jeter tous les jours. C’est triste.

J’ai commencé ici en janvier, avant je faisais des chantiers. J’ai aucune idée de ce qui va se passer pour moi. On résiste, c’est tout. On n’a pas le choix. Je peux pas me permettre d’arrêter de travailler. Vraiment pas. Et pourtant, chaque jour, j’ai deux heures de transport. J’habite à Massy - Palaiseau. Ça fait loin. Je traverse tout Paris pour venir travailler. Dans le RER, je suis en contact avec des gens, je prends des risques. Je suis inquiet mais je sais pas comment je pourrais faire autrement. J’ai pas le choix.

Il y a quand même des gestes qui aident. Une cliente qui travaille dans une pharmacie m’a apporté une bouteille de gel. Y’en a d’autres qui nous disent "merci d’être là" ou "faites attention à vous". Ça me touche. À la boulangerie, on a des gants. Je me suis débrouillé pour trouver des masques. Mais le chiffre des morts qui augmente tous les jours, c’est dur.

Je me dis qu’on devrait fermer tous les commerces, confiner absolument tout le monde pendant trois semaines et ça pourrait arrêter l’épidémie. Mais là, il y a quand même des gens qui circulent, comme moi. Ça risque de durer beaucoup plus longtemps.

Bien sûr, on travaille pas dans un hôpital mais nous aussi, dans les boulangeries, on donne de nous pour aider les gens. Et je vais pas recevoir une prime pour ça. J’étais même pas au courant que le gouvernement a annoncé des primes. On n’en a pas parlé avec le patron. J’ai entendu ça à la télé, vite fait. Mais je pense que j’aurais rien…

Malgré tout, j’ai pas perdu le goût du travail, c’est le plus important. »

(photo : Magali Bragard/LÀ-BAS SI J’Y SUIS)

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