Un texte à l’appui de Daniel Mermet

CHARLIE BOF ?

Le

Cet article est en accès libre grâce aux abonnés modestes et géniaux, mais…

…sans publicité ni actionnaires, Là-bas si j’y suis est uniquement financé par les abonnements. Sans les abonnés, il ne nous serait pas possible de réaliser des émissions et des reportages de qualité. C’est le prix de notre indépendance  : rejoignez-nous  !

Je m'abonne J'offre un abonnement

Trois ans après, on oublie. Dimanche à Paris, seulement quelques dizaines place de la République. Samedi, quelques centaines de convaincus pour un meeting « Toujours Charlie ! » pour la défense de la laïcité contre l’islamisme, avec Manuel Valls en tête de gondole.

Oui, il fallait avoir envie. Même l’équipe actuelle de Charlie n’est pas venue. On est loin des plus de quatre millions dans la rue, le 11 janvier 2015, suite à l’attaque contre Charlie Hebdo le 7 janvier. Douze tués, dont huit membres de la rédaction. Puis c’est le meurtre d’une policière à Montrouge, le lendemain, et enfin une prise d’otages au magasin Hyper Cacher, où quatre personnes sont tuées.

On se souvient avec quelle obscénité, l’oligarchie mondiale s’était empressée d’exploiter les cadavres encore tièdes et l’émotion profonde d’une foule choquée et déboussolée.

Quatre millions dans la rue, mais pour quelles raisons ? Une résurgence du « sacré républicain », disait Régis Debray [1], devant cette foule, un « flash totalitaire », un « accès d’hystérie », disait Emmanuel Todd. Mais c’est la défense de la liberté d’expression qui faisait l’unanimité dans les médias.

Mais JE SUIS CHARLIE, était-ce bien le synonyme de cette liberté-là ? Car, attention, oui à la liberté d’expression, mais à condition d’être Charlie. Pour les autres, pas de liberté ! Et même ceux-là, il fallait les repérer, et les traiter. Sur France 2, chaîne du service public, la journaliste Nathalie Saint-Cricq, responsable du service politique, était très claire : « c’est justement ceux qui ne sont PAS Charlie qu’il faut repérer, ceux qui dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui balancent sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur, et bien ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale » [2].

En somme, il nous fallait de toute urgence des camps de rééducation pour « ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur ». Mais quel est ce combat puisque ce n’est pas la liberté d’expression ? Il faut comprendre qu’il s’agit de la laïcité, dont depuis longtemps on connaît les enjeux et les masques. On aime à dire en principe que « la laïcité, ce n’est pas une opinion, c’est la liberté d’en avoir une », et on se plaît à remplacer le mot opinion par le mot religion. La laïcité est aussi convoquée dans la lutte contre l’emprise de la religion, de toutes les religions qui servent à asservir les peuples. Mais aujourd’hui, ici, un petit tour dans la fachosphère montre vite que la laïcité est utilisée comme un masque par l’extrême droite et par ceux qui luttent contre l’islam en France, amalgamé aux « islamistes » et à leurs complices, les « islamo-gauchistes ».

D’autres masques sont utilisés comme le droit des femmes ou la liberté d’expression. Sous ces déguisements vertueux s’avancent en rampant des revanches reptiliennes faites de tous les ressentiments qui fermentent depuis parfois des siècles dans les crânes et les cœurs. Et bien souvent à l’insu de ceux qui entendent « repérer et traiter » ces délinquants.

Après le passage de chaque ouragan, on assiste à des scènes de pillage. Des bandes en cagoule profitent du désastre pour piller et se servir. Il en est de même pour les massacres de janvier 2015. Plus ou moins bien masqués par la cagoule symbolique de la laïcité, des prédateurs viennent récupérer des morceaux de l’événement pour le reconstruire à leur façon, pour regarnir les rayons de leur fonds de commerce intellectuel, pour s’en servir de piège contre leur ennemi de classe, pour remonter à tout prix sur la scène politique dont ils ont été expulsés. Petit camelot des idées ou grand voleur de foules, chacun vient prendre son morceau de Charlie, jusqu’à l’émiettement, jusqu’à la poussière.

Le détournement de cadavres est vieux comme la mort. Mais concernant les amis de Charlie, s’il y a une vraie tristesse, elle est là, dans cette obscène dévoration des victimes par des asticots sans grâce, sans talent et sans rire.

Mais je m’en fous, j’ai gardé un dessin que Cabu m’a donné il y a vingt ans à la terrasse d’un jour d’avril, un dessin au pinceau fait sous mes yeux en rigolant, deux Japonaises qui passent dans une lumière de printemps.

Daniel Mermet

L'équipe de Là-bas attend vos messages dans les commentaires et sur le répondeur au 01 85 08 37 37 !

Notes

[1Régis Debray, « Charlie et les autres », Médium n°43, avril-juin 2015

[2Nathalie Saint-Cricq, France 2, 12 janvier 2015

Voir aussi

LA MÉTHODE TODD [19 mai 2015]

Il y a un livre à écrire sur la réception de ce livre. Ceux-là mêmes qui se drapaient hier en défenseur du blasphème se sont déchaînés contre le blasphémateur. Depuis l’académicien Alain Finkielkraut qui perdait ses moyens de façon exceptionnellement burlesque en dénonçant l’auteur « qui chie sur la tête des lecteurs » jusqu’au premier ministre Manuel Valls fustigeant dans Le Monde « ces intellectuels qui ne croient plus à la France », les phares de la pensée française étaient unanimes, Todd a mis les pieds dans le plat en crachant dans la soupe.

Un entretien de Daniel Mermet avec Emmanuel Todd (mai 2015), à (re)voir ici : la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/la-methode-todd

C'est vous qui le dites…Vos messages choisis par l'équipe

Les bouquins de LÀ-BASLire délivre

  • Voir

    La bibliothèque de LÀ-BAS. Des perles, des classiques, des découvertes, des outils, des bombes, des raretés, des bouquins soigneusement choisis par l’équipe. Lire délivre...

    Vos avis et conseils sont bienvenus !

Dernières publis

Une sélection :

La pollution atmosphérique tue vingt fois plus que la Covid-19 1972 : DES VÉLOS, PAS D’AUTOS ! Accès libreVoir

Le

La Covid-19 nous a obligés à faire passer nos vies avant l’économie. Mais maintenant, retour à la normale. Avec la pollution atmosphérique qui tue vingt fois plus, l’économie passe avant nos vies. Voici un petit retour sur la première manif écolo en faveur du vélo, le 22 avril 1972, organisée par les Amis de la Terre et suivie par 25 000 doux dingues…

Pour un programme de PLANIFICATION ÉCOLOGIQUE. Avec le sociologue Razmig Keucheyan Monde d’après : mode d’emploi Accès libreÉcouter

Le

Demain, le paradis ? Ce n’est pas certain. Mais quel avenir avec ce choc énorme ? Il est urgent de faire front face à un pouvoir qui va revenir comme avant, mais en pire. Voici le projet de deux chercheurs, Razmig Keucheyan et Cédric Durand, une PLANIFICATION ÉCOLOGIQUE avec un programme en cinq points : un contrôle public de l’investissement, une garantie de l’emploi, la relocalisation de (...)

Comment en est-on arrivé là en si peu de temps ? Voilà la réponse dans une super BD ! LA GRIPPETTE DU PANGOLIN AbonnésLire

Le

C’est passé si vite… Une histoire de pandémie, de confinement et de résidence secondaire : voilà qu’un éternuement de pangolin en Chine fait trembler le monde entier. Enfin, presque le monde entier. Parce qu’en France, la clairvoyance présidentielle nous a évité de tomber dans la panique, puis de paniquer parce qu’il était temps. De ne pas porter de masques inutiles, puis de porter des masques indispensables. De confiner, de déconfiner. On passe son temps sur Internet à essayer de comprendre ce qui nous tombe sur la tête et on finit noyé sous le flot d’informations continues. Alors arrêtons-nous un instant. Prenez le temps – grâce à Mathieu Colloghan – de regarder ce qui s’est passé depuis le rhume du pangolin.

SANTÉ PUBLIQUE. DÉCONFINEMENT. OÙ EN SONT LES PROMESSES DE MONSIEUR MACRON ? SOIGNANTS : APRÈS LES BRAVOS, LE MÉPRIS AbonnésVoir

Le

Bravo nos héros, show-biz et trémolos, merci, merci, bravo, bravo. Et après ? Et maintenant ? Où en sont les promesses de Monsieur Macron ? Le grand plan d’investissement massif ? Les soignants se sont dépassés, beaucoup ont payé de leur santé et même de leur vie. Pendant des semaines et avec succès, ils ont réussi à faire passer la santé avant l’intendance. Oui, bravo. Mais aujourd’hui ? Pas de réponse. Pourtant, Monsieur Macron avait promis ?

« Mépris et trahison ». Voila ce que balance le collectif Inter-hôpitaux à l’heure du déconfinement. Voilà des mois que ces soignants sont à fond dans une lutte qui dure depuis des années pour sauver l’hôpital public des griffes de la logique marchande. Nous les avons rencontrés à l’heure du déconfinement.

Profitant de l’émotion générale pour amadouer un pays qui le rejette, Macron et ses communicants ont poussé encore un peu plus loin le bouchon du cynisme. Avant d’évoquer « les jours heureux », ce destructeur obstiné du modèle social français s’est transformé en brave militant d’Attac pour faire l’éloge de l’État-providence : « ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre État-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. »