Un TEXTE À L’APPUI de Daniel MERMET

Au temps de l’esclavage, ils auraient négocié le poids des chaînes

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Louise Michel, Mandela, Che Guevara, mais où sont les révolutionnaires d’aujourd’hui ? On les a trouvés, ils sont à la une de Libération, ils sont quarante, quarante rebelles qui ont eu l’audace de lancer un appel aux patrons, « l’appel des 40 au CAC 40 ».

Ce qu’ils exigent ? Que les salaires des patrons n’excèdent pas 100 fois le SMIC ! Cent fois, c’est-à-dire 1 750 000 € annuels. Le montant du SMIC étant de 17 592 € bruts annuels (soit 1 144 € mensuels), alors que les patrons du CAC 40 sont en moyenne à 4,2 millions € bruts annuels, soit 238 fois le SMIC. Le réduire à pas plus de 100 fois, telle est l’exigence impérative de ces insurgés.

À première vue, on peut trouver que c’est déjà beaucoup. Mais on peut aussi se demander pourquoi se contenter de ce qui resterait tout de même une énorme inégalité. Qu’est-ce qui fait qu’un homme vaut cent fois plus qu’un autre ? Alors que, par exemple, la peu révolutionnaire CES (Confédération Européenne des Syndicats) propose un écart de 1 à 20.

L’éventail acceptable des revenus est une vieille histoire

L’économiste Jean Gadrey(1) rappelle qu’au 5ème siècle avant notre ère, Platon préconisait une échelle de 1 à 4. C’est ce que la majorité des Français estime acceptable toujours aujourd’hui. En 1998, une recherche de l’économiste Thomas Piketty montrait que l’écart acceptable entre un cadre supérieur et une caissière de supermarché était de 3,6 pour une majorité de Français. Même le grand banquier américain John P. Morgan (1837-1913) estimait qu’un PDG ne doit pas percevoir plus de 20 fois le revenu moyen de ses salariés. Même Henry Ford, capitaliste légendaire, considérait que l’écart acceptable ne pouvait dépasser 1 à 40. Mais pour les quarante indignés de Libération, cet écart peut aller de 1 à 100. Ce journal, qui rappelons-le est la propriété du milliardaire Patrick Drahi, sixième fortune française, avait mentionné l’Union syndicale Solidaire parmi les signataires de l’appel. C’était un abus que Solidaire a aussitôt dénoncé, ce syndicat en effet milite pour un écart de 1à 20 dans l’immédiat pour atteindre ensuite 1 à 10.

Parmi les signataires, des rebelles comme Dany Cohn-Bendit, Nicolas Hulot, Cécile Duflot ou Jean-Christophe Cambadélis passent pour de hardis justiciers mais ils ne font que renforcer les inégalités et les faire accepter par l’opinion. Au temps de l’esclavage, ils auraient négocié le poids des chaînes. Ils n’auraient pas osé s’attaquer au système esclavagiste dans la crainte des conséquences économiques, mais ils auraient lancé une courageuse pétition pour réduire le poids des chaînes et limiter le nombre de coups de fouet pour les esclaves indociles.

Jadis, l’ouvrier le moins révolutionnaire n’avait qu’une idée devant ces gros patrons, les pendre, et non pas militer pour les aider à gagner cent fois plus que lui.

Daniel MERMET

(1) Alternatives Economiques, novembre 2008

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