Voici le message :
Date : vendredi 1 mai 2026 à 09:59
Objet : Re : Le bonheur de faire péter tout ça
À : newsletter@labasofficiel.fr
C’est quand même incroyable que, dans cette manif de travailleurs, la seule femme « alibi » est une pseudo-république le sein à l’air ! Vous n’avez rien trouvé de mieux ! Ah, il y a encore du travail à faire, y compris à Là-bas si j’y suis.
Bonjour Marie-Yvonne,
Merci pour votre message. Votre indignation et même votre accusation appellent une réponse de notre part.

La Chambard socialiste, 17 mars 1894
Cette lithographie de Théophile Steinlen (1859-1923) figurait à la « une » du journal Le Chambard socialiste le 17 mars 1894, signée « Pierre », nom de presse de Steinlen. Entre un paysan (la faux) et un ouvrier (le marteau), avec à droite l’artiste lui-même (les pinceaux) et autour une foule qui manifeste, voici Marianne, allégorie de la République française avec son bonnet phrygien et son sein nu.
« Elle aura sa revanche », dit la légende, « au son du canon ». La revanche contre quoi ? Contre les tueurs de la Commune 23 ans plus tôt, l’âge de cette femme peut-être ?
Une femme et même une « femme du peuple » mais d’abord une allégorie qui symbolise à la fois la Liberté et la République. Le corps dévoilé suggère le rejet des contraintes, la maternité et la protection. Et aussi l’audace et aussi la beauté. Et suscite peut-être même le désir, si difficile à refouler, je vous l’accorde, Marie-Yvonne. Mais elle incarne d’abord la Liberté, celle qui guide le peuple dans l’illustre peinture d’Eugène Delacroix de 1830 et qui fut reproduite, elle et son sein nu sur des millions de billets de banque français jusqu’au début de ce siècle. On imagine mal quelle était alors votre indignation chaque jour devant ces millions de seins nus partout présents, dans des mains, dans des poches, devant des enfants innocents et des mâles concupiscents.

En quête d’une nouvelle Renaissance, notre XVIIIe siècle s’intéressait à l’Antiquité et à son vocabulaire symbolique. La Vérité, la Paix, la Justice sont alors représentées par des figures féminines en référence aux métaphores grecques ou romaines en rupture avec les représentations chrétiennes de la Vierge et des Saintes Femmes, liées à l’Ancien régime répudié par la Révolution. Mais la pudeur a parfois subsisté. Marianne fut représentée tantôt le buste pudiquement couvert – parfois d’une troublante draperie mouillée –, tantôt fier et ouvert à demi en forme de promesse. C’est le sort de l’allégorie : donner corps à des valeurs abstraites entraîne des appropriations diverses. Tantôt elle prend la poussière sur l’étagère du sénateur assoupi, tantôt bien vivante, en marche sous son bonnet rouge au cœur du peuple, elle est l’avenir et la vie.
C’est ce que le modeste et génial Steinlen veut fraternellement nous dire.
Dans l’espoir que ces quelques lignes vous rassurent, rendez-vous Là-bas !

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, Paris, peinture à l’huile, 260 × 325 cm, Musée du Louvre, Paris
François-Marie-Isidore Queverdo, Allégorie. Triomphe de la République et de la Constitution française de 1793, accompagnée d’un génie ailé. Révolution française, 1793, musée Carnavalet, Paris
Antoine-Jean Gros, Figure allégorique de la République, vers 1794-1795, huile sur toile, 73 × 61 cm, Louvre, Paris
Anonyme, figure allégorique de la République, 1848, trouvé dans les collections du musée de l’Oise, Beauvais
Honoré Daumier, La République, 1848, huile sur toile, 73 × 60 cm, donation Etienne Moreau-Nélaton, 1906, © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Franck Raux
Jean-Baptiste Théodore Doriot (1829-1937), Marianne, plâtre teinté noir
Alfred Roll (1846-1919), La Jeune République, Alfred Roll, 1908, huile sur toile, 205,5 × 134,4 cm, achat au Salon, 1909, © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Michel Urtado
Aslan, Marianne Brigitte Bardot, 1968
L’Obs, 23 décembre 2015
Le 25 novembre 2017, manifestation des Femen contre les violences faites aux femmes (photo Michel Stoupak/NURPHOTO VIA AFP)
Le 15 décembre 2018, des femmes manifestent déguisées en Marianne au départ d’une manifestation des « gilets jaunes » sur les Champs-Élysées (photo : Valérie Hache/AFP)
Sylvie Castioni, Marianne(s) avec Nadia Farès, 2025
Sylvie Castioni, Marianne(s) avec Andréa Ferréol, 2025

