À Nantes, deux mois après la mort d’Aboubakar tué par un policier. Un grand reportage de Dillah Teibi

POURQUOI BRÛLER DES BIBLIOTHÈQUES ? Retour à Nantes Abonnés

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70 bibliothèques ont été incendiées en France entre 1996 et 2013. Vous le saviez ? À Nantes en juillet dernier, lors des nuits d’émeutes qui ont suivi la mort d’Aboubakar Fofana [1], 22 ans, tué par un policier, une bibliothèque a été brûlée, 10 000 livres sont partis en fumée [2]. Pourquoi ? Vandalisme idiot ? Revanche culturelle ? Erreur de cible ? Pourquoi un tel sacrilège ? « C’est pour faire mal à l’État », nous dit un des incendiaires. Vraiment ? Alors comment un moyen de culture et d’émancipation aussi unanimement respecté a pu devenir le symbole même de ségrégation et d’oppression ? Une jeunesse qui met le feu au moyen même de son émancipation pour se rendre audible, c’est le symptôme d’une grave maladie sociale.

« Une bibliothèque est un acte de foi », dit Victor Hugo.

De retour à Nantes nous rencontrons témoins et acteurs, bibliothécaires et incendiaires. C’est vrai reconnait l’un d’eux : « On a chié là où on mange, mais il fallait ça ».

Pourquoi brûler des bibliothèques ? À Nantes, un reportage de Dillah Teibi :

[EXTRAIT] POURQUOI BRÛLER DES BIBLIOTHÈQUES ?

Léon Sabatier et Albert Adam, « Palais des Tuileries. Incendie du 24 mai 1871 », Paris et ses ruines, 1873, lithographie

Victor Hugo : « À qui la faute ? »

L’Année terrible, Michel Lévy, frères, 1872 (p. 239-241).

Tu viens d’incendier la Bibliothèque ? — Oui.
J’ai mis le feu là. — Mais c’est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d’œuvre pleins de foudre et de clartés,
 
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire,
Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes ! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des Jobs, debout sur l’horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit ; parce qu’il brille et qu’il les illumine,
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d’esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ;
Ebloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître
A mesure qu’il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
 
Car la science en l’homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C’est à toi, comprends donc, et c’est toi qui l’éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l’erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !
-- Je ne sais pas lire.
Victor Hugo

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- Hugo TSR : En Marge

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— Ça alors, chef, vous croyez ?
— Écoute le reportage de Dillah Teibi, tu vas tout comprendre. »

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