LES GRANDS REPORTAGES DE LÀ-BAS

HIROSHIMA : "Nous avons intérêt à gagner, sinon nous serons condamnés pour crime de guerre"

Le

Cet article est en accès libre grâce aux abonnés modestes et géniaux, mais…

…sans publicité ni actionnaires, Là-bas si j’y suis est uniquement financé par les abonnements. Sans les abonnés, il ne nous serait pas possible de réaliser des émissions et des reportages de qualité. C’est le prix de notre indépendance  : rejoignez-nous  !

Je m'abonne J'offre un abonnement

L'annonce de la reddition du Japon aux Etats-Unis (document muet)
par Là-bas si j'y suis

Au printemps 1945, avant Hiroshima, une soixantaine de villes japonaises ont été bombardées par des bombes incendiaires au napalm, faisant des centaines de milliers de victimes. Dans la seule nuit du 10 mars 1945, 125 000 civils furent tués dans le bombardement de Tokyo.

À la tête de ces opérations, le général d’armée Curtis LeMay, qui s’était donné comme but de « ramener le Japon à l’âge de pierre », déclarait : « Nous avons intérêt à gagner, sinon nous serons condamnés pour crime de guerre. » Son pays a gagné et comme toujours c’est le vainqueur qui a raconté l’Histoire. La capitulation du Japon qui a suivi les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki a entraîné des scènes de liesse formidable aux États-Unis. La presse a salué la prouesse scientifique, Le Monde du 08 août 1945 annonçait « une révolution scientifique ».

Une du Monde, 8 août 1945

Mais il y eut aussi des voix discordantes, comme celle d’Albert Camus dans son éditorial du 08 août 1945 dans Combat :

« Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. »

Aujourd’hui, selon une récente enquête du Pew Research Center, encore 56% des États-uniens considèrent que « les bombardements étaient justifiés ». En forçant le Japon à capituler, la bombe atomique permettait d’épargner les vies de milliers de soldats américains. Combien ? 500 000 ?

La bombe, c’était la fin de la guerre. En somme, la bombe atomique c’est la paix. D’autres arguments furent avancés dont la lutte contre l’autre ennemi, l’URSS, qui s’apprêtait à prendre le contrôle de la région. La polémique persiste aujourd’hui, même si selon la même enquête, 40% des jeunes Américains de 18 à 29 ans ignorent tout sur Hiroshima.

Dans ses mémoires, le général Dwight Eisenhower, ancien président des États-Unis, fait part, dit-il, « de la gravité de mes doutes. D’abord sur la base de ma conviction que le Japon était déjà battu, et donc que l’utilisation de la bombe était complètement inutile. Ensuite, parce que je pensais que notre pays devait éviter de choquer l’opinion mondiale en utilisant une arme qui, à mon avis, n’était plus indispensable pour sauver des vies américaines. »

De la même manière, le chef d’état-major, l’amiral William Leahy, un partisan du New Deal, écrivit : « Les Japonais étaient déjà battus et prêts à capituler. L’usage de cette arme barbare à Hiroshima et à Nagasaki n’a apporté aucune contribution matérielle à notre combat contre le Japon. Les États-Unis, poursuivit-il, en tant que premier pays à utiliser cette bombe ont adopté des normes éthiques semblables à celles des barbares du Haut Moyen-Âge. » (Le Monde Diplomatique, août 1990.)

En combattant le mal par le mal, les États-Unis se mettaient sur le même plan que les dictatures qu’ils combattaient. Pour celui qui avait pris l’ultime décision, le président Harry Truman, c’était « la plus grande chose de l’Histoire. »

Rencontre avec ces HIBAKUSHAS, les derniers survivants qui furent très longtemps relégués et stigmatisés au Japon. Ce jour-là, ils étaient enfant ou adolescent. Ils étaient près de ou à Hiroshima même. Ils ont vu le soleil tomber, et se souviennent.

Daniel MERMET

À écouter, une série de trois reportages de Daniel MERMET et Giv ANQUETIL à Hiroshima (mai 2011).

Hiroshima (1) [17 mai 2011]

« Le ciel bleu d’août brillait sans un nuage. À une altitude extraordinaire, un bombardier B-29 apparut, étincelant comme l’argent. Il semblait voler très lentement, en direction d’Hiroshima. [...] À cet instant, un éclair éblouissant me frappa à la face et me transperça les yeux. Une chaleur violente s’abattit sur mon visage et mes bras. En un instant, je me retrouvai au sol, le visage dans les mains, essayant instinctivement de fuir au-dehors. Je pensais y trouver des flammes, mais je ne vis que le ciel bleu entre mes doigts. Les feuilles ne bougeaient pas d’un pouce. Je regardai alors en direction d’Hiroshima. »

Extrait de Little boy, récits des jours d’Hiroshima, du Docteur Shuntaro Hida. Lecture Yuki Tahata

Programmation musicale :
- Robert Wyatt : Foreign

L’après-midi du 6 août, à à 300m de l’hypercentre. (Dessin : Kenichi Nakano)

Hiroshima (2) [18 mai 2011]

« Une colonne de flammes jaillissait. Sa tête se masquait sous un nuage énorme. Elle s’éleva de plus en plus haut dans le ciel, comme si elle voulait franchir le firmament lui-même. Soudainement, un frisson me parcourut le dos et une peur étrange m’envahit. "Qu’est-ce que c’est ? A quoi suis-je en train d’assister ? " J’avais devant les yeux un phénomène inconnu, un événement inédit, et toute l’expérience des mes vingt-huit années d’existence ne m’était d’aucun secours. »

Extrait de Little boy, récits des jours d’Hiroshima, du Docteur Shuntaro Hida

Programmation musicale :
- Charles Mingus : Oh Lord don’t let them drop that atomic bomb

Une mère court avec son enfant. Le 7 août, 8h du matin, à 1km de l’hypercentre. (dessin : Yasuko Yamagata)

Hiroshima (3) [19 mai 2011]

« Pour la seconde fois, l’obscurité est tombée et il me semble que moi-même je passe la porte de la nuit. Peu à peu ma capacité de ressentir l’immensité du désastre s’est émoussée. On s’habitue à tout, même à l’horreur. A la fin du deuxième jour, nous les survivants d’Hiroshima, nous nous sentons déjà chez nous dans cet empire du chaos et du désespoir. »

Extrait de Hiroshima, 54 jours d’enfer, journal du Dr Michihiko Hachiya

Programmation musicale :
- Ishiji Asada : No More Atomic Bombs
- Fukushima Dub : Decontamination Mix
- Sons of the pioneers : Old Man Atom

Scène de désastre à Hiroshima (Dessin : Genzaburo Oka)

Nouvelle version d’une série de reportages de Là- bas si j’y suis au Japon diffusés les 17, 18 et 19 mai 2011.

reportages : Daniel MERMET et Giv ANQUETIL
traduction : Atsuko USHIODA et Yuriko NISHININAKA
lecture de Little boy : Yuki TAHATA
réalisation : Khoï N’GUYEN et Franck HADERER

L'équipe de Là-bas attend vos messages sur le répondeur au 01 85 08 37 37 !

Voir aussi

Les Actualités Françaises du 12 octobre 1945 (vidéo INA ) :

C'est vous qui le dites…Vos messages choisis par l'équipe

Les bouquins de LÀ-BASLire délivre

  • Voir

    La bibliothèque de LÀ-BAS. Des perles, des classiques, des découvertes, des outils, des bombes, des raretés, des bouquins soigneusement choisis par l’équipe. Lire délivre...

    Vos avis et conseils sont bienvenus !

Les Rendez-vous des Repaires

  • Bonjour tout le monde, ce mois-ci, le troisième jeudi du mois tombe le 20 décembre. Nous nous retrouverons à 18h30 au bar du Canigou à Villefranche de Conflent pour fêter les 8 ans du Café Repaire du Conflent. En effet, en décembre 2010, après huit ou dix manifestations sur Perpignan, pour refuser la (...)

Dernières publis

Une sélection :

La Guerre Des Idées, « LE DÉCHAÎNEMENT DU MONDE » : un entretien de Daniel Mermet avec François Cusset François Cusset : l’État brandit la violence pour cacher celle qu’il pratique AbonnésVoir

Le

Génocides, grandes boucheries, hécatombes, le siècle passé fut le plus violent de l’Histoire. Aujourd’hui la violence diminue, c’est ce que nous croyons, c’est ce que nous disent les experts. Pour François Cusset, la violence n’a pas reculé, elle a changé de formes et de logiques. Et la comparaison avec la violence « bien pire jadis » ou la violence « bien pire ailleurs » nous empêche de mesurer celle que le désastre néolibéral nous inflige aujourd’hui.

Les « invididus cagoulés », idiots utiles de Macron ? Une enquête de Dillah Teibi MANIP DE MANIFS ! AbonnésÉcouter

Le

« — L’histoire du flic déguisé en black bloc, vous la connaissez ? Et l’histoire des CRS qui avaient pour consigne de "les laisser casser" ? Si c’est vrai, alors les "individus cagoulés" qui brûlent des McDo seraient des idiots utiles manipulés pour faire diversion ?
— Ça alors, chef, vous croyez ?
— Écoute le reportage de Dillah Teibi, tu vas tout comprendre. »

Un entretien de Daniel Mermet avec Laurence De Cock et Gérard Noiriel Gérard Noiriel : une histoire populaire de la France AbonnésVoir

Le

Rares, très rares sont les intellectuels qui mettent le savoir non pas au service du pouvoir, mais au service du contre-pouvoir. L’historien Gérard Noiriel fait partie de ce courant-là, de ceux qui partagent les armes et les clés pour l’émancipation de tous. Depuis des années, avec notre film sur Howard ZINN, Une Histoire populaire américaine, on nous demande si un tel livre d’histoire existe sur la France. Et bien le voilà !