Un été là-bas. Des histoires pour débaucher les oreilles (été 1984)

La Coulée douce (7) : la voix

Le

Cet article vous est offert en accès libre, mais…

…sans publicité ni actionnaires, Là-bas si j’y suis ne vit que grâce à vos abonnements. Sans vous, il ne nous serait pas possible de réaliser des émissions et des reportages de qualité. C’est le prix de notre indépendance  : rejoignez-nous  !

Je m'abonne J'offre un abonnement

Durant l’été 1984, LA COULÉE DOUCE fit scandale. Quoi, une émission érotique sur France Inter ! C’était une première en effet. Si certains et certaines (!) savouraient chaque jour « l’émission qui débauche les oreilles », les offusqués étaient en rage. Lettres et pressions arrivaient de tous côtés. Un député écrivait à la direction : « ils ne parlent pas d’amour à l’antenne, ils le font ! » Mais nous avons tenu bon et l’émission fut reconduite l’été suivant. Au fil de l’été, nous vous proposons quelques-unes des histoires de la Coulée douce. Voici LA VOIX...

La Coulée douce (7) : la voix

Brève histoire de la COULÉE DOUCE

En 1981, avec la fin du monopole et la libération des ondes, des radios libres sont sorties de partout. Bricolées, révolutionnaires, associatives, saugrenues, communautaires, on vit fleurir de l’inouï, c’est-à-dire du jamais ouï. Ce fut une joyeuse pagaille qui démontrait à la fois les possibilités expressives de la radio et sa puissance comme moyen d’émancipation. Toute une génération de passionnés de radio est née de cette libération.

Oh, bien sûr, comme c’était à prévoir, le commercial s’empara très vite du gâteau, les plus gros mangèrent les plus petits, laissant les miettes aux indépendants et aux associatifs. Mais n’empêche qu’il y eut cette révolution des ondes par rapport à laquelle France Inter semblait soudain bien compassée et bien ringarde.

Plutôt malheureux de me retrouver de ce côté-là de la barricade, je proposais à Jean Chouquet, qui dirigeait les programmes, une émission de nuit « libertine » qui ferait place à la poésie et la littérature érotique avec des entretiens menés par ma collègue, l’excellente Paula Jacques. Le projet ne l’intéressait pas le moins du monde, mais voilà que la grande Macha Béranger se trouvait dans l’obligation de laisser l’antenne pendant quelque temps. Il fallait la remplacer en toute hâte et notre projet tomba sous la main du très surmené directeur, qui me convoqua fébrilement.

Chez quels écrivains et quels poètes irons-nous trouver le libertinage en question ? Je le rassurais, je citais Verlaine, Pierre Louÿs, Musset, Apollinaire, Aragon… Érudit sans doute en d’autres matières mais pas beaucoup dans le domaine de la flûte de jade et de la feuille de rose, il nous fit confiance.

Le scandale fut immédiat lorsque les pieuses dames de Télérama ou de la rubrique radio de Ouest France entendirent Le Con d’Irène d’Aragon, les Onze mille verges du gentil poète du Pont Mirabeau, les Pybrac de Pierre Louÿs ou le trou du cul violet vénéré par Paul Verlaine. La direction était furieuse.

Mais comment nous faire taire sans être accusé de censure et faire rigoler le Canard Enchaîné, Charlie Hebdo ou Libération autrement plus audacieux à l’époque dans ce domaine ?

Heureusement, Macha revint à l’antenne et jamais plus cette direction ne m’a accordé le moindre intérêt.

Mais cette histoire avait beaucoup amusé quelqu’un à France Inter. C’était Jean Garretto, notre patron de L’Oreille en coin, l’émission dont on dit toujours qu’elle fut « une émission mythique » et où j’avais eu la chance de commencer quelques années auparavant. « Ah, moi, si j’étais directeur, je mettrais cette émission tous les soirs », disait Garretto.

Or, le hasard a voulu que – contre toute attente – Jean Garretto se retrouve à la direction d’Inter en 1984. Aussitôt, je m’empressais de lui rappeler sa parole. Loyal, il n’a pas reculé, et c’est ainsi que La Coulée douce coula les après-midi de cet été 1984, puis de l’été 1985.

Répondre au goût du public, lui offrir ce qu’il attend, c’est aujourd’hui la règle la plus élémentaire pour faire de l’audience. Le marketing est tellement intériorisé qu’on ne comprend pas la raison de prendre des risques en proposant de l’inattendu, cet INOUÏ que j’évoquais tout à l’heure. Le plus souvent, aujourd’hui, les audaces sont bien inoffensives et l’impertinence bien climatisée. Il faut caresser la bête dans le sens du poil médiamétrique.

Mais il s’est trouvé, dans l’histoire de l’audiovisuel public, des animateurs, des journalistes, des réalisateurs et même des directeurs qui, justement, profitant de ne pas être astreints par les règles commerciales, ont inventé, essayé, risqué des aventures inédites, dans la forme ou dans le fond, dans le reportage comme dans le divertissement, dans la chanson comme dans le débat. Si cette démarche aujourd’hui perdure, elle se limite à des espaces alternatifs ou marginaux éloignés du grand nombre.

Mais plus on s’adresse au grand public, plus on croit devoir rester dans le consensus et dans le prévisible, plus on renforce la doxa et plus on se met au service du maintien de l’ordre.

Qu’est-ce qu’il disait, René Char ?

Ah oui, « ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience. »

Daniel Mermet

récit et dessins : Daniel Mermet
réalisation : Christian Rose

L'équipe de Là-bas attend vos commentaires ci-dessous !

Sur notre site

À écouter

  • Un été là-bas. Des histoires pour débaucher les oreilles (5) (1984)

    La coulée douce (5) JENIFER

    Écouter
    Durant l’été 1984, LA COULEE DOUCE fit scandale. Quoi, une émission érotique sur France Inter ! C’était une première en effet. Si certains et certaines (!) savouraient chaque jour "l’émission qui débauche les oreilles", les offusqués étaient en (...)
  • Un été là-bas. Des histoires pour débaucher les oreilles (4) (1984)

    La coulée douce (4) MADO

    Écouter
    Durant l’été 1984, LA COULEE DOUCE fit scandale. Quoi, une émission érotique sur France Inter ! C’était une première en effet. Si certains et certaines (!) savouraient chaque jour "l’émission qui débauche les oreilles", les offusqués étaient en (...)
  • Un été là-bas. Des histoires pour débaucher les oreilles (3) (1985)

    La coulée douce (3) LUXEMBOURG

    Écouter
    Durant l’été 1984, LA COULEE DOUCE fit scandale. Quoi, une émission érotique sur France Inter ! C’était une première en effet. Nous vous proposons quelques-unes des histoires de la Coulée Douce. Voici LUXEMBOURG… A déguster aussi cette gravure (...)
  • Un été là-bas. Des histoires pour débaucher les oreilles (2) (1984. Radio 20:50)

    La Coulée Douce (2) LES TROIS GRACES

    Écouter
    Durant l’été 1984, LA COULEE DOUCE fit scandale. Quoi, une émission érotique sur France Inter ! C’était une première en effet. Si certains et certaines (!) savouraient chaque jour "l’émission qui débauche les oreilles", les offusqués étaient en (...)

Lire délivre

  • Voir

    LES BOUQUINS DE LA-BAS.
    Des perles, des classiques, des découvertes, des outils, des bombes, des raretés, des bouquins soigneusement choisis par l’équipe. Vos conseils sont bienvenus ! Oui, LIRE DELIVRE...

Les Rendez-vous des Repaires

  • Débat-repas avec le dessinateur de presse Jean-Denys Phillipe. Après avoir travaillé pour plusieurs journaux (dont Le Monde, Le Monde Diplomatique, la Chronique d’Amnesty International, Marianne, Révolution, Regards, Force ouvrière Hebdo et la Nouvelle Vie Ouvrière…), il publie actuellement ses (...)

    Saint-Lô

  • La classe minoritaire nuisible, celle qui a voté par adhésion à Macron, avec sa philosophie d’open space va-t-elle nous permettre de sortir de notre conditionnement quotidien ?

    Nice

  • Un cycle de NEUF conférences, rencontres, projections, lectures avec Alain Badiou ! Organisée par l’Université populaire du Pays d’Aubagne et de l’Étoile et le Repaire d’Aubagne, cette immense tournée va emmener Alain Badiou, du 24 novembre au 2 décembre, de Marseille à Aubagne en passant par (...)

    Aubagne

  • Le Bar d’à Côté - 33 rue Porte Carrée 35140 Saint-Aubin-du-Cormier - vous propose une rencontre avec le café Repaire de Liffré qui convie à des soirées thématiques tous les deuxièmes mercredi du mois, dans le café-brasserie L’Entre-temps. Ses animateurs nous présenteront son histoire, les thèmes débattus, (...)

    Liffré

  • Exceptionnellement, le café repaire de Neuvy n’aura pas lieu le dernier vendredi du mois de novembre, mais le vendredi 8 décembre à 18h30. Le thème tournera autour des enjeux de la monnaie locale, en présence de trois membres du collectif « Le Soudicy », Sylvie Mazard, Agnès Dollet et Michel (...)

    Neuvy
    24, rue Saint-Vincent

Dernières publis

Une sélection :

Un reportage de Dillah Teibi Charles Piaget : c’est possible ! AbonnésÉcouter

Le

Avant Macron et son monde, notre premier adversaire, c’est notre propre résignation. Un formidable appareil idéologique nous a persuadés que rien d’autre n’est possible et que nous n’y pouvons rien ou presque, tout juste nous en remettre à un homme qui va s’opposer en notre nom. Pourtant, notre histoire est pleine de luttes superbes, solidaires, ardentes, têtues et sans lesquelles l’avidité imbécile des patrons de Macron aurait fait de ce monde un petit tas de poussière. Il y a bientôt un demi-siècle, les murs disaient « l’imagination au pouvoir ». Une lutte formidable allait donner de la vie à ces mots. LIP.

Déborah, championne du monde de bodybuilding ET thanatopractrice Le culte du corps, à la vie, à la mort (1/2) AbonnésÉcouter

Le

« Vous dansez Mademoiselle ?… vous êtes charmante, on doit vous le dire souvent… Oh, mais vous êtes musclée !… Ah, vous êtes championne de bodybuilding ? Ah, je me disais aussi… Et dans la vie, vous faites quoi ?… pardon ? Thanato… euh… thanatopractrice ?… euh, le truc sur des cadavres ?… vous les maquillez… vous les préparez… vous les videz de leur sang ?… euh… et ben, bonne soirée, euh… je sais même pas votre prénom… Déborah ?… Et ben au revoir Déborah ! »

LES RAVAGES DES OURAGANS MONTRENT L’URGENCE D’AGIR (débat) Climat : pour une rupture radicale ! AbonnésÉcouter

Le

Quel lien entre les ouragans et le réchauffement ? La question passe après émotions et séquences sensations. Pourtant, il y a urgence, on compte déjà 25 millions de réfugiés climatiques, le réchauffement entraîne des désertifications qui entraînent des déplacements de population qui entraînent des conflits armés. Pour nous éclairer : Clémence DUBOIS (350.org) et François GEMENNE, chercheur en géopolitique de l’environnement.

Chère, très chère évasion fiscale AbonnésÉcouter

Le , par jean-michel dumay

« Pour parler franchement, votre argent m'intéresse » (BNP, 1973) L’évasion fiscale représente un manque à gagner pour la France de 50 à 70 milliards d’euros par an. À peu près autant que ce que rapporte l’impôt sur les revenus des particuliers. Vertigineux !

Reportage auprès des « faucheurs de chaises », qui ont saisi l’occasion du procès Cahuzac, finalement reporté, pour le rappeler. Et retour sur la nuit où le député PS frondeur Pascal Cherki eut le sentiment, en décembre, d’être « pris pour un con » par « son » gouvernement.

Un reportage de Jean-Michel DUMAY.