Aude Lancelin reçoit Jacques Rancière (2de PARTIE)

Le pouvoir de n’importe qui Abonnés

1

Le

Le philosophe Jacques Rancière est l’invité d’Aude Lancelin dans La Guerre des idées, pour le second volet de cet entretien.

Nous voici de retour avec Jacques Rancière pour poursuivre la réflexion sur l’état de notre démocratie, et les moyens éventuels de la transformer dans un contexte historique et politique particulièrement déroutant.

Aux yeux du philosophe, notre système électoral crée une représentation aberrante de la démocratie, comme si celle-ci consistait à « choisir » entre vingt-cinq programmes, vingt-cinq bulletins et autant de noms propres inscrits dessus. Or la démocratie ne consiste nullement en une sélection du meilleur, ou du moins pire, elle consiste avant tout à créer les conditions pour que le plus grand nombre participe à l’intelligence collective. La démocratie, c’est l’affirmation du pouvoir de « n’importe qui ». Ainsi, l’introduction de représentants issus du tirage au sort, aussi moquée cette mesure soit-elle par certains – généralement les mêmes qui trouvent formidable qu’on envoie des start-upers et autres pousse-bouton incompétents à l’Assemblée nationale –, permettrait au moins pour Rancière que les députés ne soient plus les représentants d’une classe et d’une seule. L’auteur de La Haine de la démocratie, paru en 2005, en défend le principe de longue date.

Pour sortir de notre impasse politique, il faudrait surtout construire des « problèmes » autres que ceux que proposent nos dirigeants, et inventer aussi une autre temporalité du débat, autonome par rapport aux agendas officiels. Notamment par rapport à l’échéance écrasante de l’élection présidentielle, qui pollue tout. Dès la rentrée, on commencera à nous parler de 2022, s’amuse le philosophe. Ainsi l’expérience des mairies espagnoles, comme celle de Barcelone, trouve-t-elle grâce aux yeux de Rancière, plutôt séduit par l’idée qu’une lutte particulière, celle qui fut menée contre les expulsions, puisse susciter une capacité collective inattendue. L’exemple des espaces sociaux en Grèce lui vient aussi à l’esprit pour illustrer cette même créativité populaire. Plus sceptique par rapport au style de lutte prôné par le « Comité invisible », Rancière ne montre pas beaucoup d’enthousiasme non plus pour les violences devenues rituelles en fin de manifestations, celles du fameux « cortège de tête » auxquelles il peine à trouver une stratégie et un sens général. Et le philosophe d’évoquer sur ce point son expérience des années 1960 et 1970, où la violence s’inscrivait dans un mouvement historique de luttes globales, anti-impérialistes et anticolonialistes, ce qui n’est désormais plus le cas.

« Je ne suis pas là pour dire vers quel horizon se tourner », réitère cependant le philosophe, qui agacera peut-être une fois encore sur ce point ceux qui cherchent des solutions rapides à l’impatience que suscite en eux la situation. « Essayons de clarifier d’abord ce que nous voulons », leur répond par avance Rancière. Il est vrai que le rôle du philosophe n’est pas de se faire applaudir d’un public, mais d’énoncer parfois ce que personne n’a envie d’entendre. En l’occurrence, que le travail de démocratisation sera long, incertain et difficile.

Abonnez-vous pour accéder à tous nos contenus, c’est très simple !

Depuis 1989 à la radio, Là-bas si j’y suis se développe avec succès aujourd’hui sur le net. En vous abonnant vous soutenez une manière de voir, critique et indépendante. L’information a un prix, celui de se donner les moyens de réaliser des émissions et des reportages de qualité. C’est le prix de notre travail. C’est aussi le prix de notre indépendance, pour ne pas être soumis financièrement aux annonceurs, aux subventions publiques ou aux pouvoirs financiers.

Je m'abonne J'offre un abonnement

Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous

journaliste : Aude Lancelin
réalisation : Jonathan Duong et Jeanne Lorrain
son : Alexandre Lambert

L'équipe de Là-bas attend vos messages sur le répondeur au 01 85 08 37 37 !

Voir aussi

- À LIRE :

La Haine de la démocratie, un livre de Jacques Rancière (éditions La Fabrique, 2005)

Sur notre site

À voir

À lire

  • La guerre des idées. Transcription de l’entretien d’Aude LANCELIN avec Jacques RANCIERE

    En quel temps vivons-nous ? Accès libre

    Lire
    Que sauver d’un système politique français à la dérive ? Invité d’Aude LANCELIN dans l’émission "La Guerre des idées" du 20 juin 2017, le philosophe Jacques RANCIERE est sans illusion. Son mot d’ordre, la renonciation aux élections (...)

Dans les livres

  • En quel temps vivons-nous ?

    Que se passe-t-il dans une « démocratie » où l’on peut obtenir les pleins pouvoirs avec le soutien d’à peine plus de 10% du corps électoral ? Une abstention écrasante que celle observée aux dernières législatives doit-elle inquiéter, ou est-elle au contraire la prémisse d’un inévitable changement de régime ? Avec le philosophe de la politique Jacques Rancière, difficile de se raconter des histoires. Le regard est sans illusion, la lucidité dérange parfois. En quel temps vivons-nous ?, Conversation avec l’éditeur Éric Hazan, n’hésite pas à s’en prendre aux idées reçues confortables d’une certaine gauche. Contrairement à toute une mouvance anar, Jacques Rancière ne voit pas dans le désinvestissement des électeurs les signes annonciateurs d’un effondrement du système. Il ne voit nulle insurrection venir pour demain. Il ne voit pas non plus les « jours heureux » au bout de la 6ème République. Est-ce à dire que plus rien… Lire la suite
  • Le maître ignorant, cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle

    Laissons le soin à Rancière de présenter lui-même son livre publié pour la première fois en 1987 : « J’ai écrit un ouvrage qui s’appelle Le Maître ignorant. Il me revient donc logiquement de défendre sur ce sujet la position apparemment la plus déraisonnable : la première vertu du maître est une vertu d’ignorance. Mon livre raconte l’histoire d’un professeur, Joseph Jacotot, qui fit scandale dans la Hollande et la France des années 1830 en proclamant que les ignorants pouvaient apprendre seuls sans maître pour leur expliquer, et que les maîtres, de leur côté, pouvaient enseigner ce qu’ils ignoraient eux-mêmes. Je voudrais pourtant montrer qu’il ne s’agit pas là de plaisir du paradoxe mais d’interrogation fondamentale sur ce que savoir, enseigner et apprendre veulent dire ; pas de voyage dans l’histoire de la pédagogie amusante mais de réflexion philosophique absolument actuelle sur la manière dont la raison… Lire la suite

C'est vous qui le dites…Vos messages choisis par l'équipe

Les bouquins de LÀ-BASLire délivre

  • Voir

    La bibliothèque de LÀ-BAS. Des perles, des classiques, des découvertes, des outils, des bombes, des raretés, des bouquins soigneusement choisis par l’équipe. Lire délivre...

    Vos avis et conseils sont bienvenus !

Dernières publis

Une sélection :

CONTRE L’ÉCOLOGIE DE MARCHÉ (RADIO 50’51) ANDRÉ GORZ, LEUR ÉCOLOGIE ET LA NÔTRE Accès libreÉcouter

Le

« Une politique écologiste est une politique nécessairement anticapitaliste » Dés le début des années 70, André GORZ, le père spirituel de l’écologie politique, dénonçait la récupération de l’écologie par la puissance capitaliste. La COP21 a montré la totale domination des grandes entreprises sur les États. On dit merci à EDF, Exxon, BNP-Paris Bas, Chevron et tout leurs amis qui ont financé la conférence. Grâce à vous désormais les tigres ne mangeront que de la salade verte. Pour ceux qui en douteraient, nous vous proposons cette heure avec André GORZ (...)

Entretien, Daniel Mermet avec Christophe Fourel. (Archives de l’émission « À voix nue » (France Culture, Marie-France Azar, 1991).

LE CRIME EST PRESQUE PARFAIT. Entretien avec Fabrice NICOLINO PESTICIDES ? PAS DE SOUCI ! AbonnésVoir

Le

Depuis longtemps, Fabrice NICOLINO dénonce l’usage des pesticides dans l’agriculture industrielle, « cette industrie qui assassine tout ce qui est vivant ». Cette fois, il enquête sur les SDHI (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase) qui s’attaquent au système respiratoire de tout ce qui est vivant et entraînent des maladies neurologiques et des cancers. Des scientifiques ont alerté dès 2017, mais le lobby des pesticides est installé en profondeur dans l’appareil d’État frrançais. Dormez, braves gens…

Reportage aux urgences de Chinon Colère dans le cathéter AbonnésÉcouter

Le

Les urgences hospitalières sont en grève depuis la mi-mars : un mouvement de grande ampleur lancé hors syndicats par le collectif L’Inter-Urgences, constitué notamment de jeunes professionnels du milieu hospitalier. Plus de 150 établissements sont mobilisés à travers la France. 10 000 nouvelles embauches, un salaire mensuel revalorisé de 300 euros : ce sont les principales revendications des urgentistes en grève. Notre reporter Dillah Teibi a passé quelques jours dans le service des urgences de l’hôpital de Chinon.

Mobilisation des Ehpad. Un reportage de Sophie Simonot Tu verras, à l’Ehpad, tu seras bien ! AbonnésÉcouter

Le

La mobilisation exemplaire du personnel de l’Ehpad des Opalines, dans le Jura, qui a mené cet été une grève de 117 jours contre leur direction, a mis au centre des débats la question de la prise en charge des personnes âgées en France. Le 30 janvier, c’était journée d’action nationale : rassemblements, actions et manifestations se tenaient partout en France. Une journée très fortement suivie, aussi bien par le personnel des Ehpad que par celui des services d’aides à domicile.