LES GRANDS REPORTAGES DE LÀ-BAS [mai 2011]

HIROSHIMA : "NOUS AVONS INTÉRÊT À GAGNER, SINON NOUS SERONS CONDAMNÉS POUR CRIME DE GUERRE"

Le

Au printemps 1945, avant Hiroshima, une soixantaine de villes japonaises ont été bombardées par des bombes incendiaires au napalm, faisant des centaines de milliers de victimes. Dans la seule nuit du 10 mars 1945, 125 000 civils furent tués dans le bombardement de Tokyo.

À la tête de ces opérations, le général d’armée Curtis LeMay, qui s’était donné comme but de « ramener le Japon à l’âge de pierre », déclarait : « Nous avons intérêt à gagner, sinon nous serons condamnés pour crime de guerre. » Son pays a gagné et comme toujours c’est le vainqueur qui a raconté l’Histoire. La capitulation du Japon qui a suivi les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki a entraîné des scènes de liesse formidable aux États-Unis. La presse a salué la prouesse scientifique, Le Monde du 08 août 1945 annonçait « une révolution scientifique ».

JPEG - 153.3 ko
Une du Monde, 8 août 1945

Mais il y eut aussi des voix discordantes, comme celle d’Albert Camus dans son éditorial du 08 août 1945 dans Combat :

« Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. »

Aujourd’hui, selon une récente enquête du Pew Research Center, encore 56% des États-uniens considèrent que « les bombardements étaient justifiés ». En forçant le Japon à capituler, la bombe atomique permettait d’épargner les vies de milliers de soldats américains. Combien ? 500 000 ?

La bombe, c’était la fin de la guerre. En somme, la bombe atomique c’est la paix. D’autres arguments furent avancés dont la lutte contre l’autre ennemi, l’URSS, qui s’apprêtait à prendre le contrôle de la région. La polémique persiste aujourd’hui, même si selon la même enquête, 40% des jeunes Américains de 18 à 29 ans ignorent tout sur Hiroshima.

Dans ses mémoires, le général Dwight Eisenhower, ancien président des États-Unis, fait part, dit-il, « de la gravité de mes doutes. D’abord sur la base de ma conviction que le Japon était déjà battu, et donc que l’utilisation de la bombe était complètement inutile. Ensuite, parce que je pensais que notre pays devait éviter de choquer l’opinion mondiale en utilisant une arme qui, à mon avis, n’était plus indispensable pour sauver des vies américaines. »

De la même manière, le chef d’état-major, l’amiral William Leahy, un partisan du New Deal, écrivit : « Les Japonais étaient déjà battus et prêts à capituler. L’usage de cette arme barbare à Hiroshima et à Nagasaki n’a apporté aucune contribution matérielle à notre combat contre le Japon. Les États-Unis, poursuivit-il, en tant que premier pays à utiliser cette bombe ont adopté des normes éthiques semblables à celles des barbares du Haut Moyen-Âge. » (Le Monde Diplomatique, août 1990.)

En combattant le mal par le mal, les États-Unis se mettaient sur le même plan que les dictatures qu’ils combattaient. Pour celui qui avait pris l’ultime décision, le président Harry Truman, c’était « la plus grande chose de l’Histoire. »

Rencontre avec ces HIBAKUSHAS, les derniers survivants qui furent très longtemps relégués et stigmatisés au Japon. Ce jour-là, ils étaient enfant ou adolescent. Ils étaient près de ou à Hiroshima même. Ils ont vu le soleil tomber, et se souviennent.

Daniel MERMET

À écouter, une série de trois reportages de Daniel MERMET et Giv ANQUETIL à Hiroshima (mai 2011).

Hiroshima (1) [17 mai 2011]

« Le ciel bleu d’août brillait sans un nuage. À une altitude extraordinaire, un bombardier B-29 apparut, étincelant comme l’argent. Il semblait voler très lentement, en direction d’Hiroshima. [...] À cet instant, un éclair éblouissant me frappa à la face et me transperça les yeux. Une chaleur violente s’abattit sur mon visage et mes bras. En un instant, je me retrouvai au sol, le visage dans les mains, essayant instinctivement de fuir au-dehors. Je pensais y trouver des flammes, mais je ne vis que le ciel bleu entre mes doigts. Les feuilles ne bougeaient pas d’un pouce. Je regardai alors en direction d’Hiroshima. »

Extrait de Little boy, récits des jours d’Hiroshima, du Docteur Shuntaro Hida. Lecture Yuki Tahata

Programmation musicale :
- Robert Wyatt : Foreign

JPEG - 163.3 ko
L’après-midi du 6 août, à à 300m de l’hypercentre. (Dessin : Kenichi Nakano)
Hiroshima (2) [18 mai 2011]

« Une colonne de flammes jaillissait. Sa tête se masquait sous un nuage énorme. Elle s’éleva de plus en plus haut dans le ciel, comme si elle voulait franchir le firmament lui-même. Soudainement, un frisson me parcourut le dos et une peur étrange m’envahit. "Qu’est-ce que c’est ? A quoi suis-je en train d’assister ? " J’avais devant les yeux un phénomène inconnu, un événement inédit, et toute l’expérience des mes vingt-huit années d’existence ne m’était d’aucun secours. »

Extrait de Little boy, récits des jours d’Hiroshima, du Docteur Shuntaro Hida

Programmation musicale :
- Charles Mingus : Oh Lord don’t let them drop that atomic bomb

JPEG - 171.5 ko
Une mère court avec son enfant. Le 7 août, 8h du matin, à 1km de l’hypercentre. (dessin : Yasuko Yamagata)
Hiroshima (3) [19 mai 2011]

« Pour la seconde fois, l’obscurité est tombée et il me semble que moi-même je passe la porte de la nuit. Peu à peu ma capacité de ressentir l’immensité du désastre s’est émoussée. On s’habitue à tout, même à l’horreur. A la fin du deuxième jour, nous les survivants d’Hiroshima, nous nous sentons déjà chez nous dans cet empire du chaos et du désespoir. »

Extrait de Hiroshima, 54 jours d’enfer, journal du Dr Michihiko Hachiya

Programmation musicale :
- Ishiji Asada : No More Atomic Bombs
- Fukushima Dub : Decontamination Mix
- Sons of the pioneers : Old Man Atom

JPEG - 249.8 ko
Scène de désastre à Hiroshima (Dessin : Genzaburo Oka)

Nouvelle version d’une série de reportages de Là- bas si j’y suis au Japon diffusés les 17, 18 et 19 mai 2011.

reportages : Daniel MERMET et Giv ANQUETIL
traduction : Atsuko USHIODA et Yuriko NISHININAKA
lecture de Little boy : Yuki TAHATA
réalisation : Khoï N’GUYEN et Franck HADERER

Les Rendez-vous des Repaires

  • Le prochain café-repaire de Prades se tiendra le 19 janvier à 18h30, comme toujours au bar L’Hostalrich. Au menu de cette soirée : Les Brulls (on ne lâche rien !) La monnaie locale Les primaires au PS Le revenu universel On vous attend nombreux (...)

    Prades
    156 Avenue du Général de Gaulle

  • Chaque jeudi au Havre, nous vous invitons à discuter politique le temps d’une soirée. Le principe est simple : vous apportez vos idées, vos coups de gueule, vos émois et nous en débattons ensemble. Rendez-vous tous les jeudis à 19h00 au bar Le Camp Gourou (...)

    Le Havre

  • Comme tous les 1er et 3e samedis du mois, nous vous invitons au Lieu-Dit pour débattre autour d’un verre, de 17h à 19h. Le principe est simple : vous venez avec vos idées, vos remarques, vos coups de gueule pour discuter de tout et refaire le monde (...)

    Paris
    6 Rue Sorbier

  • Pour ce premier café-repaire de l’année, nous avons le plaisir d’accueillir l’association « Vélo qui rit », qui milite pour la promotion et la valorisation des modes de déplacement doux, notamment le vélo. La soirée sera l’occasion d’évoquer leurs actions* en faveur de plus de proximobilité mais nous (...)

    Lons-le-Saunier
    6 Rue Traversière

  • Chaque jeudi au Havre, nous vous invitons à discuter politique le temps d’une soirée. Le principe est simple : vous apportez vos idées, vos coups de gueule, vos émois et nous en débattons ensemble. Rendez-vous tous les jeudis à 19h00 au bar Le Camp Gourou (...)

    Le Havre

Dernières publis

Une sélection

Il y a cent ans, la bataille de la Somme : rencontre avec Joe SACCO [VIDÉO 24’05] 1er JUILLET 1916, BEAU TEMPS SUR LA SOMME Voir

Le

Vingt mille soldats britanniques tués ce jour-là. Dix mille dans la première heure. 58 000 victimes au total. La bataille la plus imbécile et la plus meurtrière de l’Histoire, pire que Verdun. Malgré l’hécatombe, l’état-major s’entête. Plus d’un million de victimes en 108 jours, 442 000 morts, Britanniques, Allemands, Français, pour quelques arpents de terre.

USAGE DE FAUX, Jean-Michel DUMAY [VIDÉO : 03’42] "67% des Français ont une mauvaise opinion de Philippe Martinez", vraiment ? Voir

Le

Pour le JT de France 2, qui relayait le 30 mai un sondage Odoxa pour Le Parisien, « 67% des Français ont une mauvaise opinion » du secrétaire général de la CGT. C’est faux. Les médias qui ont relayé l’information, comme France 2, ont omis de comptabiliser un tiers des 1 018 personnes interrogées censées représenter « les Français », qui ont répondu qu’elles ne le connaissaient pas suffisamment pour exprimer une opinion.